J'ai honte de tout ceci; car bien que je ne manque pas de bravoure dans le combat de la vie, je voudrais, comme tant d'autres soldats, avoir assez de force d'âme pour simuler le courage ou de ruse pour cacher ma lâcheté[888].

Cette lettre est du 21 Janvier. Le 22 il en écrivait une autre à Miss Chalmers plus découragée et plus inquiétante encore.

Maintenant parlons de cet être imprudent, infortuné, moi-même. Dieu ait pitié de moi! pauvre sot maudit, étourdi, dupé, malheureux! le jeu, la misérable victime d'un orgueil révolté, d'une imagination hypocondriaque, d'une sensibilité torturée et de passions dignes de Bedlam!

«Je voudrais être mort, mais il est peu probable que je meure.» Je viens récemment «d'échapper de l'épaisseur d'un cheveu sur la brèche mortelle et dangereuse[889]» de l'amour. Grâce à mon étoile, j'en suis sorti le cœur entier «avec plus de peur que de mal[890]

Il est nécessaire de remarquer que cette allusion, qui ne peut se rapporter qu'à Clarinda, est écrite avant ses plus chaleureuses et ses plus solennelles protestations envers elle. En sorte qu'il est manifeste qu'il avait conscience du peu de racines que cette prétendue passion avait en lui, au moment même où il en affirmait l'indestructible puissance. Cette lettre était tout à coup interrompue sur ces derniers mots par des nouvelles qui devaient être terribles, car elle reprenait, toute bouleversée, dans une agitation de désespoir.

Je viens juste à l'instant d'être informé... je redoute d'être à peu près... ruiné; mais j'espère pour le mieux. Viens, Orgueil obstiné et inflexible Résolution, accompagne-moi à travers ce monde, pour moi un misérable monde! Il ne faut pas que vous m'abandonniez. Je pense que je puis compter sur votre amitié, alors même que je daterais mes lettres d'un régiment de ligne. Dans ma jeunesse et pendant toute ma vie, j'ai considéré le tambour du recrutement comme mon dernier enjeu. Sérieusement, la vie ne me présente qu'un sentier mélancolique: mais... ma jambe sera bientôt guérie et je lutterai encore[890].

Qu'était-ce donc que la mystérieuse nouvelle qui lui apportait un tel émoi? Quelle menace soudaine de sa destinée le réduisait à cette ressource de partir soldat, la dernière avant le suicide, qu'il n'avait envisagée qu'aux instants les plus désespérés de sa jeunesse? Hélas! c'étaient les mauvais jours, c'était la mauvaise action de Mauchline qui le rejoignait. Il avait cru la laisser derrière lui, l'avait oubliée peut-être. Mais elle avait obstinément cheminé sur ses traces, marchant, malgré tout, plus vite que sa vie. Et voici qu'elle venait d'entrer chez lui, qu'elle était là, qu'elle lui réclamait les lourds intérêts d'une heure coupable. Et dans quel moment apparaissait la redoutable créancière? Juste quand il s'engageait dans une nouvelle folie et peut-être une nouvelle faute. Et telle était son impuissance à résister aux amorces du moment, que cette apparition ne l'arrêtait point et qu'il continuait, comme un fou incorrigible, à se préparer d'autres difficultés, d'autres regrets, d'autres remords.

Il faut remarquer que presque toutes les confidences de Burns, dès ce moment, sont faites à des femmes, jeunes ou vieilles. Les amitiés féminines ont imperceptiblement remplacé dans sa vie les amitiés mâles. C'est un fait grave, en ce qu'il indique un mouvement important de vie intérieure. Il est l'indice d'un isolement qui provient, soit de l'orgueil, soit d'une fatigue des plus hautes énergies. Quand chez un homme le cœur est devenu trop endolori pour souffrir, ou trop altier pour supporter des avis fermes, il se détourne des amitiés viriles. Les causes en sont apparentes. D'homme à homme on est deux: aussi inférieur que soit l'ami, s'il est véritablement un homme, on est avec un pair et avec un juge; une confidence est un effort quelquefois courageux qui suppose la résolution d'accepter un blâme ou un conseil. D'homme à femme on n'est que soi; aussi intelligente que soit l'amie, elle n'est le plus souvent qu'une admiratrice; si elle est véritablement femme, elle juge peu, et, lorsqu'elle désapprouve c'est plutôt un chagrin silencieux pour elle qu'un blâme exprimé. Il y a dans ces relations une acceptation plus docile, une sorte de réceptivité passive, qui fait d'une confession un soulagement. Aussi les âmes blessées et celles qui, par orgueil excessif, s'écartent du commerce des autres hommes, se portent insensiblement vers celui des femmes. N'est-il pas remarquable que Rousseau, dont le cœur présomptueux et ulcéré est le type de ces isolements et dont la vie entière fut faite de cette maladie, n'eut jamais que des intimités féminines? Il y avait, vers cette époque-ci, chez Burns, quelque chose de semblable. Aucune de ses confidences profondes ne va à un ami, ni aux anciens comme Gavin Hamilton, Aiken, Smith ou Richmond, ni aux nouveaux comme Nicol ou Ainslie. On dira peut-être que ce n'était pas entièrement de sa faute, qu'il lui était peut-être impossible de trouver, au rang intellectuel où il était parvenu, un véritable ami; que les gens de valeur, avocats, médecins ou professeurs, avec lesquels il eût pu se lier, différaient trop de lui; qu'enfermés dans leurs principes de morale et dans leur régularité sociale, ils ne le comprenaient point; qu'il ne pouvait en réalité avoir d'autres amis que ses anciens camarades de Mauchline comme Smith et Richmond, mais que de ce côté l'intervalle s'était établi en sens inverse, que sa renommée leur en imposait, qu'ils avaient perdu la familiarité nécessaire; on dira enfin que, si des hommes comme Gavin Hamilton et Aiken pouvaient recevoir ses confidences, il était naturel qu'il hésitât à leur avouer que leurs espoirs pour lui avaient abouti à ces lamentables révélations. Mais ce ne sont là que de vaines excuses. La vérité est que son esprit, toujours susceptible, était devenu si morbidement ombrageux qu'il ne pouvait supporter la plus légère censure, même d'une femme. «Si vos vers, écrivait-il à Clarinda, comme vous semblez l'indiquer, contiennent une critique, ne les envoyez pas, à moins que vous ne cherchiez une occasion de rompre avec moi. J'ai une légère infirmité dans ma nature, c'est que, là où j'aime tendrement et où j'estime hautement, je ne puis supporter de reproche[891].» On pense s'il les supportait davantage là où il n'avait ni amour ni estime. S'il parlait de la sorte à une pauvre femme qu'il prétendait aimer et à propos d'une réserve timide, on peut juger dans quel état l'eût mis le blâme plus rude d'un homme. Et là est la vraie raison de ces confidences féminines. Ce fut grand dommage pour lui. L'esprit d'un ami sûr et indulgent est le seul vase de bronze où verser ses faiblesses et ses remords. Lui seul a l'austérité qui convient à certains secrets; il ressemble davantage à ces urnes où l'on met ce qui est mort ou ce qu'on croit mort. Et encore, il rend, quand on l'interroge, un son plus grave, plus sévère et de lui sortent parfois des oracles virils. C'est un malheur pour un homme quand ces graves dépositaires disparaissent de sa vie, et qu'il choisit de répandre son cœur dans de fragiles porcelaines.

Il y avait un double motif au départ de Burns. Il devait aller, dans le Dumfriesshire, visiter la ferme qu'on lui offrait; avant de signer le contrat, il tenait à se rendre compte de la nature des terres et des chances qu'il aurait d'y gagner sa vie «à la queue de la charrue». Mais il y avait, on peut le pressentir, une autre raison, la plus secrète et la plus grave. À la suite de la réconciliation, lors du premier retour de Burns à Mauchline, Jane Armour était devenue enceinte de nouveau. Lorsqu'il avait connu cette seconde faute, le père, qui avait eu tant de peine à pardonner la première, avait été sans pitié. Il avait chassé de son toit celle qui, à ses yeux, y ramenait le déshonneur. C'était au milieu de l'hiver, dans la saison inclémente où il semble impossible, quelle qu'ait été son erreur, de refermer sur un enfant la porte de la maison, de l'abandonner aux routes glaciales. Le vieux maître maçon fut inexorable. La malheureuse fille se trouva sans asile, comme une mendiante. L'héroïne d'une des chansons de Burns, composée peut-être sur le souvenir de cet incident, chante:

«Ce n'est pas le froid vent d'hiver,
Ce n'est pas la neige chassée
Qui font venir les larmes à mes yeux.
C'est de penser à celui qui est au loin,