Mon père m'a repoussée de sa porte,
Mes amis m'ont reniée;
Mais j'ai quelqu'un qui me défendra,
Le cher gars qui est au loin»[892].

La pauvre Jane n'avait pas même cette consolation; le père de l'enfant qu'elle portait en elle était en train de prodiguer à une autre des déclarations d'amour éternel; elle devait se croire oubliée même de lui. En apprenant ces nouvelles, Burns avait prié la femme d'un de ses amis, fermier à Tarbolton, de la recueillir pour quelques jours. C'était en partie pour venir au secours de Jane, dont le terme de grossesse approchait, qu'il quittait Clarinda.

Il arriva à Mauchline le 23 février, un samedi. Son premier soin fut de louer une chambre et d'acheter un lit pour Jane. Il parvint même à la réconcilier assez avec sa mère pour que celle-ci consentît à venir lui donner des soins. On croirait qu'il ne put se défendre d'un retour de tendresse, en retrouvant, dans la souffrance et la disgrâce, celle qu'il avait si violemment aimée et qu'il avait considérée comme sa femme. Quelque chose des jours passés devait, semble-t-il, lui revenir au cœur, ne fût-ce qu'un écho lointain des chants d'alors:

«Ô toi, reine brillante qui, au-dessus de la plaine,
Règnes au haut du ciel dans ta puissance infinie,
Souvent ton regard silencieux
Nous a vus errer dans nos promenades amoureuses;
Le temps inaperçu s'enfuyait,
Tandis que le pouls luxurieux de l'amour battait fort,
Sous ton rayon aux reflets d'argent,
De voir nos regards s'allumer l'un l'autre[893]».

Rien de cela ne paraît, pas un tressaillement. Il eut pour elle une sorte de commisération extérieure par laquelle il la réconforta un peu. Mais le cœur resta insensible. Il arrivait l'âme pleine de l'idée d'une autre femme, cultivée, élégante et encore aimée; le contraste avec cette paysanne pauvre, dont il se croyait délivré, lui fut pénible jusqu'à lui sembler odieux. Il prévoyait aussi de nouveaux ennuis et essaya de se prémunir contre eux. Il eut un mouvement de dépit et de colère. On aurait quelque peine à le croire, s'il n'y avait à ce sujet deux lettres accablantes, que les éditeurs précédents avaient jusqu'ici dissimulées ou tronquées, et que Mr Scott Douglas seul a eu la franchise et le courage de publier.

Le jour même de son arrivée et de sa visite à Jane, il écrivait à Clarinda:

«Maintenant, quelques nouvelles qui vous feront plaisir. En arrivant ce matin, je suis allé voir certaine femme. J'ai du dégoût pour elle—je ne puis la souffrir! Tandis que mon cœur me reprochait cette profanation, j'ai essayé de la comparer avec ma Clarinda: c'était mettre la lueur expirante d'une chandelle d'un liard à côté de l'éclat sans nuages du soleil à midi. Ici, une fadeur insipide, la vulgarité d'âme, des flatteries mercenaires; là, le bon sens poli, un génie donné par le ciel et la plus généreuse, la plus délicate, la plus tendre passion. J'en ai fini avec elle et elle avec moi.[894]»

Et quelques jours après, il écrivait à son ami Robert Ainslie à Édimbourg:

«Depuis que je suis venu dans ce pays, j'ai traversé de cruelles tribulations et j'ai été en butte aux coups du Méchant. J'ai trouvé Jane, bannie comme une martyre, délaissée, pauvre, sans amis, tout cela pour la bonne vieille cause.

Je l'ai réconciliée à son sort; je l'ai réconciliée avec sa mère; je l'ai menée dans une chambre; je l'ai prise dans mes bras; je lui ai donné un lit d'acajou; je lui ai donné une guinée; et je l'ai embrassée jusqu'à ce qu'elle se réjouît dans une joie ineffable et radieuse. Mais,—comme cela m'arrive dans toutes les occasions,—j'ai été prudent et avisé à un degré étonnant. Je lui ai fait jurer, en particulier et solennellement, de ne jamais essayer de me revendiquer comme son époux, quand bien même on lui persuaderait qu'elle en a le droit, ce qui n'est pas—ni pendant ma vie, ni après ma mort. Elle a obéi comme une bonne fille[895].