Il est en effet certain que cette résolution fut prise subitement et que Burns n'y pensait pas en quittant Édimbourg. «C'est un acte dont je n'avais pas l'idée quand vous et moi nous trouvâmes ensemble[916]», écrivait-il à Alexander Cunningham. Cependant, lorsqu'il était parti d'Édimbourg, il connaissait la situation, il pouvait en prévoir les conséquences et les devoirs. Il faut donc qu'immédiatement après son retour à Mauchline, il soit intervenu des faits nouveaux et ignorés; ou bien qu'il se soit produit en lui une révulsion de sentiments. Avait-il supposé jusqu'au dernier moment que le vieil Armour reprendrait sa fille et le trouva-t-il inflexible? Il est plus probable que le spectacle du chagrin de Jane, peut-être des conseils et des exhortations d'amis, changèrent sa volonté. Peut-être aussi s'ajouta-t-il des considérations pratiques, qui prenaient de la force à mesure qu'il approchait du moment de s'établir. Il ne pouvait espérer qu'une femme d'éducation élevée l'aiderait dans son travail ou même consentirait à partager sa condition. Il fallait une fermière à la ferme qu'il venait de prendre. Clarinda fut sacrifiée.
Avant la fin du mois d'avril, Burns s'était irrévocablement engagé à Jane Armour. «Cela n'implique pas la cérémonie du mariage, mais seulement tout au plus cette reconnaissance verbale, quelque privée qu'elle soit, par laquelle on reconnaît une femme comme épouse, et qui en Écosse lie l'homme à la femme, pour toutes fins légales[917].» Burns tint pendant quelque temps cet engagement secret. Le 28 avril, il écrit à son vieil ami James Smith, qui s'était établi marchand, de lui envoyer un châle pour sa femme. «J'ai l'intention d'offrir à Mrs Burns un châle imprimé: c'est un article dont vous devez sûrement avoir un grand choix. C'est le premier cadeau que je lui fais depuis que je l'ai appelée mienne irrévocablement, et j'ai une sorte de fantaisie et de désir que ce premier cadeau me vienne d'un vieil ami estimé.» Et il ajoute: «Mrs Burns (c'est seulement sa désignation privée), me charge de vous faire ses meilleurs compliments.» On se souvient que James Smith était à Mauchline au moment des premières amours et était au courant de toute l'ancienne histoire. La fille aînée de Gavin Hamilton se rappelait la première fois où Burns avait révélé sa situation nouvelle[917]. C'était chez son père, au déjeuner, auquel prenait part John Aiken. Mrs Hamilton ayant exprimé le regret de ne pouvoir servir un œuf à Aiken, le poète dit que si elle voulait envoyer de l'autre côté de la route chez Mrs Burns, celle-ci en aurait peut-être. Au mois de mai, il signa chez Gavin Hamilton une formule légale[918] qui donna à Jane Armour le droit de porter publiquement son nom. Mais le mariage régulier ne se fit qu'un peu plus tard.
En même temps et comme pour se mettre en règle de tous côtés, il partagea avec Gilbert ce qui lui restait de son édition d'Édimbourg. Gilbert luttait désespérément contre la ruine. «Je m'interposai entre mon frère et le sort qui le menaçait[919].» Il lui donna une somme de 180 livres. C'était, dit Chambers[920], «à peu près la moitié du capital qu'il possédait lui-même et que, selon toute vraisemblance, il devait jamais posséder.» Il fit cela simplement et franchement. «Je ne m'en fais aucun mérite, car c'était pur égoïsme de ma part. J'avais conscience que le mauvais plateau de la balance était lourdement chargé, et je pensais que mettre dans l'autre plateau, en ma faveur, un peu de piété filiale et d'affection fraternelle pourrait aider à arranger les choses le jour de la grande reddition de comptes[921].» Il fut entendu que c'était un prêt sans intérêt, qui équivalait à un don. Et en effet la somme ne fut remboursée par Gilbert aux enfants de son frère que vingt-quatre ans après la mort du poète[922].
On se rappelle qu'au moment où Burns avait publié ses poèmes, il avait été question parmi ses amis de Mauchline de lui trouver une situation dans l'Excise. Pendant ses incertitudes d'avenir à Édimbourg, cette idée s'était peu à peu établie dans son esprit. Ne sachant s'il trouverait une ferme, il avait formé une demande pour être admis dans cette administration. Au mois de janvier, il écrivait au comte de Glencairn: «Je désire entrer dans l'Excise: on me dit que l'influence de votre Seigneurie me procurerait facilement une nomination des commissaires. La protection et la bonté de votre Seigneurie qui m'ont déjà sauvé de l'obscurité, de la misère et de l'exil, m'encouragent à demander cet appui[923].» Et à quelques jours de là, on a une autre lettre de lui à Robert Graham de Fintry, un des commissaires de l'Excise. «Vous savez que j'ai récemment adressé une demande à votre Conseil, pour être admis comme employé de l'Excise. J'ai, selon la règle, été examiné par un Inspecteur et aujourd'hui j'envoie son certificat, avec une demande à l'effet d'être autorisé à recevoir mes instructions. J'ai bien peur, si je réussis dans cette affaire, d'avoir besoin de la protection d'un ami. Je ne crains pas de promettre la bienséance de conduite comme homme, la fidélité et l'attention comme employé, mais en fait d'affaires, en dehors du travail manuel, je ne sais rien[924].» C'est probablement à propos de l'examen dont il parle qu'il avait été question de l'inscription sur la fenêtre de Stirling. Néanmoins, grâce à la protection de ses patrons et du chirurgien Mr Wood, qui soignait son genou, il avait été inscrit sur la liste des surnuméraires, de ceux à qui on donnait l'instruction nécessaire, et qui attendaient ensuite leur nomination à un poste. Lorsque son bail avec Mr Miller l'eut engagé dans une autre voie, il ne renonça pas pour cela à toute idée d'entrer dans l'Excise, ou tout au moins de se mettre en état d'y entrer, s'il ne réussissait pas dans sa ferme. Il résolut donc de prendre ses instructions. Le 31 mars, l'employé d'Excise de Tarbolton reçut l'ordre «d'instruire le porteur, Mr Robert Burns, dans l'art de jauger, et de le mettre en état de contrôler les marchands de vivres, distillateurs, fabricants de chandelles, tanneurs, mégissiers, malteurs, etc.» Cette éducation durait six semaines. Elle lui donnait le droit d'être nommé employé dans l'Excise. Il n'avait pas pour le moment l'intention d'exercer. Il avait, pour ainsi dire, sa nomination en poche; il se réservait de la retirer si jamais le besoin en venait, à la façon de ceux qui passent un examen et obtiennent un diplôme comme une ressource contre les mauvais jours[925].
En même temps, il s'occupait de son installation et cherchait des domestiques. «J'ai couru par tout le pays, louant des domestiques et préparant tout[926].» «J'ai pris une ferme sur les bords de la Nith, et à l'exemple des vieux patriarches, je me procure des serviteurs, hommes et femmes, des troupeaux de bétail, petit et gros[927].» Enfin le moment de prendre possession de sa ferme arriva. Le 25 mai, il écrivait: «Demain je commence mon métier de fermier. Dieu protège la charrue![928]»[Lien vers la Table des matières.]
CHAPITRE V.
ELLISLAND.
Juin 1788—Novembre 1791.
«M. Burns, vous avez fait un choix de poète et non de fermier», lui dit le père d'Allan Cunningham, en apprenant qu'il s'était décidé pour Ellisland, la plus jolie et la plus ingrate des trois fermes qui lui avaient été offertes[929]. Ellisland est, en effet, dans une position charmante sur la côte méridionale de la Nith. «La ferme, disait Burns lui-même, est admirablement située sur les bords de la Nith, large cours d'eau qui passe par Dumfries et se jette dans le Solway-Frith[930].» À cet endroit, la Nith est une sinueuse rivière, limpide et rapide, dont l'épaisseur ne suffît pas à recouvrir les bancs de galets qui la coupent, et sur lesquels sa frêle nappe claire se plisse et se déchire en maintes longues rayures obliques. Ce fond de galets produit un joli murmure incessant, où se mêlent celui plus léger et inconstant des feuillages et, de temps en temps, des bêlements ou des beuglements lointains. À cause de ses détours, la rivière semble, en amont et en aval, sortir de dessous des verdures. La rive gauche, comprise dans une large boucle de la Nith et bordée d'un lais gris de cailloux, est basse et plate. Elle se prolonge en prairies humides et grasses, parfois inondées par les crues; des groupes de grands arbres séculaires, aux dômes ronds et réguliers, leur donnent un air de parc. La rive droite, creusée par une échancrure qui correspond à la convexité de l'autre bord, est escarpée. C'est là qu'est placée la ferme, sur une sorte de petite falaise à pic, ouverte par une déchirure de terre rougeâtre. À quelques pas de la ferme, un affaissement du terrain mène doucement à une petite anse où la rivière coule à fleur de rive. Le soir, les vaches y viennent boire, dans l'eau jusqu'à mi-jambe, au milieu de leurs reflets, et font un joli tableau rustique. Plus loin que cette crique, la berge, se redressant un peu, présente, entre les champs qui s'élèvent en talus au-dessus d'elle et la rivière qui coule au-dessous, une plate-forme sablonneuse, d'un gazon très fin, bordée du côté de l'eau par un rideau d'arbustes, et longée par un sentier. C'était la promenade favorite de Burns; c'est ici qu'il venait quand il désirait être seul; c'est ici que, tout en marchant de long en large, il composa en une après-midi son célèbre Tam de Shanter. De son temps, tout le pays était envahi de genêts. «Je sortis, dit-il, et allai me promener sur les bords couverts de genêts de la Nith[931]». «On a arraché tant d'ajoncs et de genêts, dit Dorothée Wordsworth, qu'on se demande pourquoi tout n'a pas disparu, et cependant il semble qu'il y ait presque autant d'ajoncs et de genêts que de blé; ils poussent l'un parmi l'autre, on ne comprend pas comment[932].» Maintenant encore des plaques d'or clair éclatent et luisent de toutes parts.
La vue n'est pas très étendue: des deux côtés de la rivière, elle est bornée par les collines uniformes qui renferment la vallée, et elle est arrêtée, dans le sens de la longueur, par les sinuosités des rives. C'est un endroit qui est loin d'avoir la grande et puissante allure de Mont-Oliphant ou de Mossgiel; il n'a pas le caractère dur mais énergique de Lochlea. C'est un site gracieux, paisible et discret, un lieu d'ombrages et de murmures, de sensations plutôt que de spectacles, pensif sans aller jusqu'à la tristesse. Il ne possède aucun de ces points de vue d'où l'œil s'élance dans un monde de ciel et d'horizons, mais des recoins qu'on croirait artificiels et arrangés. Il a un charme plus anglais qu'écossais. C'est un peu un paysage de vignette.
Combien aimables, ô Nith, tes fertiles vallées,
Où les aubépines épandues fleurissent gaîment.
Combien doucement sinuent tes vallons en pente,
Où les agnelets jouent dans les genêts[933].