Ce n'est pas un paysage d'envolées d'âme, mais de retour sur soi-même ou de séjour en soi-même. Il est fait à souhait pour les rêveries douces et tranquilles, les méditations du déclin de la vie, quand les passions sont apaisées et que les voyages de l'esprit ne se mesurent plus aux horizons des espoirs, mais à des souvenirs. C'est une jolie retraite de solitude et de loisirs studieux, un abri dans le goût du romantisme un peu passé du XVIIIe siècle; on y lirait volontiers du Gray ou du Collins. C'eût été parfait pour Burns, s'il eût pu se consacrer uniquement à la poésie.
Malheureusement il était fermier, et ce site qui l'avait séduit lui ménageait des déboires. Le sol, surtout à cette époque de mauvaise culture, était maigre et difficile. L'exploitation consistait, partie en terres qui s'étendent entre une rivière et les collines et que les Écossais appellent holms, et partie en terres de qualité supérieure qu'ils nomment croft land, et qu'ils fatiguaient alors par des moissons uniformes, sans les réconforter d'engrais ou de fumiers qu'à de longs intervalles. Les premières étaient de marne profonde et donnant du blé; les secondes, de marne et de pierre sur un fond de gravier[934]. Les améliorations successives par lesquelles l'agriculture s'est transformée, les grands travaux de drainage, ont modifié ces terres. Le fermier actuel paie 230 livres là où Burns en payait 50[935]. Mais tout, alors, était à faire. Le propriétaire disait plus tard: «Quand j'achetai ces terres il y a vingt-cinq ans, je ne les avais pas vues. Elles étaient dans le plus misérable état d'épuisement et tous les locataires étaient dans la pauvreté. Vous jugerez du premier de ces faits quand je vous dirai que les avoines, prêtes à couper, étaient vendues 25 shellings l'acre sur les holms. Quand je vins voir mon achat, j'en fus tellement dégoûté pendant huit ou dix jours que j'avais fait le projet de ne plus revenir dans le pays[936].» Burns, lui-même, un jour que la pluie avait lavé un champ d'orge nouvellement semé et passé au rouleau, le comparait à une rue pavée[937].[Lien vers la Table des matières.]
I.
INSTALLATION À ELLISLAND. — BONNES RÉSOLUTIONS.
Comme les bâtiments tombaient en ruines, il fut convenu qu'on en construirait de nouveaux. Burns obtenait de M. Miller, 300 livres, pour bâtir une ferme complète, consistant en un corps d'habitation, une grange, une étable pour les vaches, une écurie et des hangars[938]. Ces constructions prendraient la fin de l'année. Le résultat de cette situation était qu'il devait s'établir seul dans le pays, en attendant que la demeure fût prête pour y amener Jane. Celle-ci restait à Mossgiel, chez la mère de Burns, où elle apprenait son futur métier de fermière.
Il apportait au commencement de sa nouvelle entreprise, une âme pleine d'appréhension et de lassitude. Il était cependant encore dans toute sa vigueur et capable de battre, à qui soulèverait le poids le plus lourd, tous les ouvriers qui travaillaient pour lui[939]. Mais son visage assombri, marqué d'une mélancolie profonde, le faisait paraître de dix ans plus âgé qu'il ne l'était. Comme Byron, il eut de bonne heure l'air vieilli. L'amitié et l'éloquence avaient encore le pouvoir de transfigurer merveilleusement ses traits fatigués: il était méconnaissable quand ses regards s'enflammaient et qu'il s'illuminait d'enthousiasme. Mais une expression soucieuse et triste était définitivement sur cette face; la gaîté, même factice, devait y faire de plus rares visites; et la mort, l'absence ou les froissements devaient rendre plus clairsemées les rencontres de l'amitié.
Devant cette vie à recommencer tout entière, avec de nouvelles responsabilités, il se sentait découragé et défiant. Le lendemain même de son arrivée dans le pays, il écrivait à Mrs Dunlop:
«Voici le second jour, mon honorée amie, que je suis sur ma ferme. Je suis l'habitant solitaire d'une vieille chambre enfumée, loin de tout ce que j'aime et qui m'aime; sans connaissance qui date de plus loin qu'hier, excepté Jenny Geddes, la vieille jument sur laquelle je chevauche. En même temps, des préoccupations inaccoutumées et des plans nouveaux font à chaque instant honte à ma grande ignorance et à mon inexpérience. Aux heures soucieuses, il y a une atmosphère de brume qui est naturelle à mon âme; par suite de laquelle les objets attristants semblent plus grands que nature. Une sensibilité excessive, qu'une série de malheurs et de déboires a irritée et portée à voir le côté sombre des choses, à cette période où l'âme embarque sa cargaison d'idées pour le voyage de la vie, est, je le crois, la cause principale de cette malheureuse disposition d'esprit[940].
Et le troisième jour, il jetait sur son journal ces lignes où sa pensée, dans toute sa sincérité intime, s'exhale comme un soupir de lassitude, et, par instants, comme un soupir de regret.
«Voici le troisième jour que je suis dans ce pays. «Seigneur! qu'est-ce que l'homme?» Quel petit faisceau affairé de passions, d'appétits, d'idées et de fantaisies! Et quel fantasque genre d'existence il a ici-bas!... Il y a, à la vérité, un ailleurs, où, comme le dit Thomson, «la vertu seule survit.»
Dites-nous, ô morts,
Aucun de vous ne voudra-t-il, par pitié, nous révéler le secret
De ce que vous êtes et ce que nous serons bientôt!
Un peu de temps
Nous rendra aussi savants que vous et aussi muets.