Je suis si lâche dans la vie, si fatigué du service, que, comme l'Adam de Milton, il n'y a presque pas de moment où je ne souhaite «me coucher avec joie dans le giron de ma mère et être en paix.»

Mais une femme et des enfants m'obligent à lutter avec le courant, jusqu'à ce que quelque rafale soudaine renverse la pauvre barque, ou que, dans l'indifférent retour des années, sa propre caducité la réduise à n'être qu'une épave[941].

La vie qu'il allait mener pendant quelques mois n'était pas pour chasser ces sombres humeurs. Afin de surveiller les travaux, il avait voulu se loger près de sa future ferme. Il n'avait trouvé qu'une misérable chaumière enfumée et délabrée. «Je me souviens bien de la maison, dit Allan Cunningham, le plancher était d'argile, les chevrons couverts de suie; la fumée du foyer sortait épaisse par la porte et la fenêtre, tandis que le soleil, qui faisait effort pour pénétrer par ces ouvertures, produisait une sorte de crépuscule. C'est là que tous ceux qui avaient la curiosité ou le goût de le voir, le trouvaient avec une table, des livres, des plans devant lui, tantôt en train d'écrire des lettres sur la contrée et les gens, parmi lesquels il était tombé comme une pierre lancée par une fronde; tantôt donnant audience aux ouvriers qui étaient occupés à creuser les fossés ou les fondations; et quelquefois aussi en train de donner un coup de brosse à une vieille chanson[942].» «La cabane où je m'abrite, écrivait-il lui-même, est ouverte à toutes les rafales qui soufflent et à toutes les averses qui tombent; je ne puis m'y défendre de mourir de froid qu'en étant suffoqué de fumée[943]

Les journées passaient encore, prises par les occupations. Comme il arrive pour ces petits travaux exécutés par des maçons et des charpentiers de village, Burns devait être son propre architecte; tout le soin de la surveillance et de la direction lui revenait. Pendant ces besognes, sa faculté de causerie et sa familiarité trouvaient à s'exercer; le mouvement l'occupait. Mais quand, à la nuit tombante, les ouvriers s'éloignaient, un sentiment de solitude et de tristesse le reprenait. Les soirées étaient longues et sombres dans la chaumière; il avait la sensation d'être exilé, bien loin, hors de la vie.

Dans cette terre étrangère, ce pays sauvage,
Terre inconnue à la prose et aux vers,
Où les mots n'ont jamais été étirés sur le peigne de la Muse,
Ni sautillé dans les entraves de la poésie;
Une terre que la Prose n'a jamais visitée,
Sauf quand il lui arrive d'y trébucher, les jours où elle est soûle;
Ici donc, embusqué dans un côté de la cheminée,
Caché dans une atmosphère de fumée,
J'entends un rouet bruire dans le coin,
Je l'entends.—car c'est en vain que je regarde.
La tourbe rouge luit, noyau de flamme
Dans une cosse de brouillard infernal:
Ici, au lieu de mes ravissements poétiques,
Me voici assis à compter mes péchés par chapitres;
Au lieu d'être vivant et vif comme les autres chrétiens,
Je suis recroquevillé, réduit à exister simplement,
Sans société que les indigènes du Galloway,
Sans figure de connaissance que Jenny Geddes;
Jenny, mon orgueil, mon Pégase!
Toute morne, elle trotte le long de la Nith,
Et sans cesse elle tourne ses yeux du côté de l'ouest,
Tandis que des larmes coulent sur ses vieux naseaux bruns!
Était-ce pour ceci, qu'avec tant de soin,
Tu as porté le Barde à travers maint comté?

Avec tout ce souci et tout ce chagrin,
Et peu, bien peu d'espoir de soulagement,
Et rien que de la fumée de tourbe dans ma tête,
Comment puis-je écrire quelque chose que vous puissiez lire[944]?

La construction de sa ferme ne tarda pas à l'absorber. Il en fit lui-même les plans et il en traça les fondations. Lorsqu'il posa la première pierre, il se découvrit, et pria que la maison qui devait abriter ses jours futurs fût bénie[945]. Peut-être des visions de contentement et de paix domestiques s'offrirent-elles à lui, et rêva-t-il, pour le foyer qui allait s'édifier, des samedis soirs pareils à celui qu'il avait chanté. Il surveilla lui-même les travaux, aidant à rassembler les pierres, à chercher le sable, à voiturer la chaux, donnant parfois un coup de main ou un coup d'épaule aux ouvriers. «Quand il voyait que nous ne pouvions pas venir à bout d'une grosse pierre, disait l'un d'eux, il criait: «Attendez un peu!» et il accourait. Nous nous apercevions bientôt qu'il était là. Je n'ai jamais vu son pareil pour soulever un poids[945].» La maison arrivée à hauteur des fenêtres, il envoya à Dumfries chercher du bois pour les linteaux. Tous les charpentiers se pressèrent autour du messager pour voir l'écriture du poète. «C'est par de pareilles touches, dit Allan Cunningham, que se traduit l'admiration d'un pays[945]

En s'engageant dans cet avenir nouveau, il s'évertuait à prendre de bonnes résolutions. Il faisait projet d'assagir sa vie, de lui donner l'assiette des vies bien établies. Il était à un de ces changements matériels qui rendent plus facile d'abandonner le passé, parce qu'ils en interrompent les habitudes. D'ailleurs, il avait de nouveaux devoirs, une responsabilité. Ses résolutions étaient ferventes. Il laissait à jamais derrière lui le fardeau de ses fautes et de ses folies; comme un homme soulagé d'avoir jeté le sac où il porterait toutes les pierres qui l'ont fait trébucher, il reprenait sa route plus droit et plus preste.

Adieu maintenant à ces folies étourdies, ces vices vernis qui, bien qu'à moitié sanctifiés par la légèreté charmante de l'esprit et de la gaîté, ne sont après tout qu'une façon de dissiper vainement le précieux courant de l'existence, que dis-je? de l'empoisonner tout entière, en sorte que, comme dans les plaines de Jéricho, «les eaux y sont très mauvaises et la terre stérile» et qu'il faudrait les dons surnaturels d'Élisée pour guérir le mal[946].

Et en même temps il écrivait à un ami: