Ce n'est pas que tout fût gain dans cette altération obscure dont les indices perçaient ainsi ça et là. C'était en lui, comme chez tant d'autres, le signe d'un tassement intérieur, d'un affaissement de l'imagination, en tant qu'elle est un des facteurs de la vie journalière. Il y a des instants de la jeunesse pendant lesquels, on peut le dire, l'existence réelle est incorporée avec l'existence idéale; elle n'existe pas à part, elle dérive de l'autre son prix et ses peines. Cette période avait été très marquée chez Burns, à Lochlea et à Mauchline. Durant ces années, les plus ferventes et partant les plus fécondes, il avait véritablement vécu en dehors, au-dessus de sa condition extérieure; non pas même en lutte avec elle, car sa vie intime la remplissait, la transformait et en faisait son cadre naturel et son réceptacle. Aussi puisait-il sa poésie dans les faits de chaque jour. C'est cette primauté, cette souveraineté de l'imagination qui semblait s'affaiblir en lui. Il ne remplissait plus, n'envahissait plus les choses extérieures de lui-même; c'est qu'elles commençaient à pénétrer en lui sans se déformer; sa flamme ne les fondait plus; elles restaient indépendantes et intactes, ce qui est le train pour qu'elles deviennent indispensables. C'était une descente vers la terre. Elle n'était pas ressentie, et ne devait jamais l'être, dans les hautes parties de l'entendement, où demeurent les efforts intellectuels et les jugements généraux. Celles-ci sont d'ailleurs les dernières atteintes; la mort arrive souvent plus vite que leur obscurcissement et elles subsistent claires au-dessus des diminutions de l'action. C'était la manière d'être quotidienne qui se modifiait, d'où sortent plus tard les sentiments et les aspirations intellectuelles. On peut encore continuer à mettre en œuvre les produits de la vie antérieure; mais si on avait toujours mené la vie actuelle, on n'aurait pas les éléments de ce travail. C'est ce qui arrivera pour Burns. Désormais sa vie sortira moins de lui-même. Elle ne lui fournira plus les thèmes de sa poésie. Il sera obligé de les emprunter à son existence passée, comme pour Tam de Shanter; ou à des existences autres, comme pour ses chansons.

Toutefois, en dépit de leur sincérité, ces répudiations du passé et ces projets de réforme n'étaient chez lui que superficiels. Ces résolutions, faites de bonne volonté et d'une légère décroissance d'idéalité, n'avaient pas de racines. Il les croyait durables, elle ne l'étaient pas. Elles indiquaient qu'il était arrivé au moment de la vie où généralement les hommes deviennent sages et plus empiriques; mais ce moment ne devait pas se développer en lui. Elles ressemblaient à ces organes atrophiés qui font quelques tentatives pour exister et qui, incapables de remplir leur fonction, en marquent seulement le moment et le besoin. Il arrivait à Burns ce qui arrive à certains organismes où des phases importantes de l'évolution n'apparaissent qu'à l'état embryonnaire. La phase de sagesse devait rester chez lui indécise et mal ébauchée. Son imagination et son tempérament, ses qualités et ses défauts, devaient l'empêcher d'y prendre assiette et l'entraîner. D'ailleurs, eût-il possédé les conditions intérieures d'une véritable transformation, les circonstances extérieures les auraient rendues vaines. Pour que des décisions de ce genre, si malaisées à fixer, soient solides, il faut qu'elles s'établissent sur un fondement de confiance dans le lendemain. Celles-ci se formaient sur un fond mouvant d'incertitudes et de craintes, suffisantes par elles-mêmes pour ébranler une volonté assurée et décourager une volonté moyenne. Un esprit persévérant en eût été éprouvé. Celui de Burns n'y pouvait résister. Cela fit que cette réforme, comme beaucoup de ses sentiments, beaucoup de de ses résolutions, devait rester imaginaire. C'était un côté de sa vie qu'il devait vivre en rêve, ainsi qu'il arrive à beaucoup de poètes: c'est ce qui leur permet d'avoir des conduites si folles et des têtes si sages.

Dès que sa maison fut en train, il partagea son temps entre Ellisland et Mauchline, passant alternativement huit ou dix jours dans chaque endroit. Jane Armour était alors à Mossgiel, chez la mère de Burns, dont elle s'était faite l'apprentie pour la laiterie et les autres occupations rustiques. La route était longue de «sa ferme à sa femme», car d'Ellisland en Nithsdale à Mauchline en Kyle, il y a 45 milles[951], et les chemins d'alors la rendaient rude. Parfois il la faisait d'une traite, sellant à trois heures du matin, sa vieille jument, Jenny Geddes, et partant dans l'obscurité. Parfois il coupait la route eu deux et passait la nuit dans une auberge[952]. D'après Currie, ces voyages auraient eu une influence considérable et pernicieuse sur sa vie, parce que, dans ces arrêts, il rencontrait de la compagnie avec laquelle il oubliait ses résolutions de sobriété[952]. C'est exagérer. Il eût été sans doute désirable qu'il s'installât dès son arrivée dans sa nouvelle existence, car les bonnes résolutions demandent à être appliquées aussitôt; il faut les mettre au travail tout de suite; elles s'affaiblissent si on leur laisse le temps de flâner. Il y aurait surtout gagné d'éviter six mois de solitude et de découragement. Mais le cours ultérieur de sa vie fut dirigé par des causes plus profondes que quelques soirées passées autour du bol à whiskey, même si ces soirées empruntaient quelque chose au lendemain.

Ces semaines de Mauchline étaient les seules éclaircies dans l'assombrissement de sa vie. Lorsqu'il était de retour à Ellisland, dans sa chaumière provisoire, il prétendait que Jenny Geddes avait toujours l'œil tourné à l'ouest, vers le pays qu'ils venaient de quitter. Quant à lui, sa pensée y aspirait sans cesse, et il l'envoyait à sa jeune femme toute rhythmée et rimée, toute prête pour sa voix «aux claires notes agrestes».

De tous les points d'où le vent peut souffler,
J'aime chèrement l'ouest;
Car c'est là que la jolie fillette vit,
La fillette que j'aime le mieux;
Des bois sauvages croissent, des rivières coulent,
Mainte colline est entre nous deux;
Mais, jour et nuit, ma pensée envolée
Est sans cesse avec ma Jane.

Je la vois dans les fleurs fraîches de rosée,
Je la vois douce et belle;
Je l'entends dans la chanson des oiseaux,
Je l'entends charmer l'air.
Il n'y a pas une jolie fleur qui pousse,
Près d'une fontaine, d'un bois ou d'une pelouse;
Il n'y a pas un joli oiseau qui chante,
Qui ne me fasse penser à ma Jane[953].

C'est qu'en effet, avec sa versatilité de poète, il s'était repris d'amour pour elle. Ce qui pourrait sembler incroyable après tant de choses passées, ce mariage avait sa lune de miel. C'était du reste un regain de l'ancienne passion, à laquelle rien de nouveau, rien de plus profond ne s'était ajouté; il avait le même caractère purement extérieur et presque lascif. Ce qui frappe Burns dans celle qu'il a prise pour compagne irrévocablement, c'est toujours un corps bien tourné, une démarche souple et l'œil noir et vif qui jadis l'avait atteint. Les pièces qu'il lui adresse ont un riche coloris de désir, et, pour ainsi parler, de luxure conjugale; mais il n'y a pas un mot de sentiments plus graves, et les heures d'intimité sérieuse que suppose l'union complète de deux êtres n'y sont point représentées.

Oh! si j'étais sur les collines du Parnasse,
Si je pouvais puiser à l'Hélicon,
Afin d'atteindre l'habileté poétique
Pour chanter combien chèrement je t'aime!
Mais il faut que la Nith soit la fontaine de ma Muse,
Il faut que ma Muse soit ton joli toi-même,
Sur le Corsicon le regard perdu, je chanterai,
Et j'écrirai combien chèrement je t'aime.

Viens donc, douce Muse, inspire ma chanson!
Car pendant tout un long jour d'été
Je ne pourrais chanter, je ne pourrais dire
Combien, combien chèrement je t'aime.
Je te vois danser sur la pelouse!
Ta taille si souple, tes membres si bien pris,
Tes lèvres tentantes, les yeux fripons,
Par le ciel et la terre—je t'aime!

Le jour, la nuit, aux champs, à la maison,
Ta pensée enflamme ma poitrine,
Et sans cesse je redis et chante ton nom,
Je vis seulement pour t'aimer.
Quand je serais condamné à errer
Au delà de la mer et du soleil couchant,
Jusqu'à ce que mon dernier sable soit écoulé,
Jusqu'alors, alors même, je t'aimerais![954]