Ce sont là de brûlantes paroles. Mais, après cette gerbe de chansons amoureuses, on ne trouve plus de vers pour Jane Armour. À l'exception d'une petite pièce de fantaisie, dont les termes plutôt que le sentiment s'opposent à cette supposition, si on ne la connaissait que d'après l'œuvre de son mari, on la prendrait pour une maîtresse plutôt que pour l'épouse. Pas une seule fois, elle n'apparaît dans son cadre véritable: la famille; elle ne lui a pas inspiré le pendant de la pièce où il a représenté le ménage de son père et de sa mère. Des affections successives que traverse la vie à deux et qui aboutissent à la touchante tendresse des vieux époux, qu'il a si délicieusement rendue dans John Anderson, il semble qu'il n'en ait ressenti aucune. Entre Jane et lui, il n'y eut jamais de communauté intellectuelle; ils vécurent ensemble, mais à part. La distance était trop grande. Mais, de quelque façon qu'il s'y fût pris, c'est un malheur auquel il ne pouvait échapper. La disproportion qui existait entre sa position et sa valeur intellectuelle devait le poursuivre dans le mariage. S'il avait choisi, comme il le disait très bien à Mrs Dunlop, une femme «qui eût pu entrer dans ses études favorites et apprécier ses auteurs favoris[955]»; elle n'aurait pu s'abaisser à son genre de vie. S'il prenait une femme capable de vivre en fermière, il était probable qu'elle ne saurait se hausser à son esprit.
Pendant un de ses séjours à Mauchline, Burns se réconcilia avec l'Église. Son mariage avec Jane Armour avait été purement civil. Les formalités religieuses n'avaient pas été remplies: les annonces, selon l'expression calviniste, n'avaient pas été proclamées, pendant trois dimanches consécutifs, dans les deux paroisses où vivaient les futurs; le ministre ne leur avait pas fait joindre les mains, et la promesse simple et grave du mariage écossais n'avait pas été prononcée d'être l'un pour l'autre un époux aimant et fidèle et une épouse aimante, fidèle et soumise, «jusqu'à ce que Dieu nous sépare par la mort[956].» La situation du jeune ménage était donc irrégulière, vis-à-vis de l'Église. Cependant la communion annuelle, qui était administrée à Mauchline, au commencement d'Août, approchait. C'est dans les paroisses écossaises un événement entouré de solennité. Quelque temps auparavant, le ministre, en chaire, donne notice à la congrégation que «le souper du Seigneur» sera administré tel jour. Durant la semaine qui précède, le Consistoire se réunit et dresse une liste de tous les communiants de la paroisse, conformément au livre d'exercices du ministre et au témoignage des anciens et des diacres. D'après cette liste, des billets sont remis aux anciens pour les distribuer aux fidèles. Le jour de la Cène, en face des tables recouvertes d'une nappe blanche et portant les deux espèces, le vin dans le calice et le pain dans la corbeille, le ministre défend aux indignes d'approcher. Les communiants ne peuvent prendre place aux sièges déposés de chaque côté des tables qu'en présentant les billets délivrés par les anciens. Il y a là un moyen efficace de discipline et qui sert de sanction aux arrêts du Consistoire, car être exclu de la participation au sacrement emporte une idée de déconsidération et de scandale. Aussi, un peu avant l'époque de cette cérémonie, les registres des paroisses sont-ils remplis de notices de gens qui font amende honorable. Burns fit comme les autres, plus sans doute pour sa jeune femme et sa famille que pour lui-même. On trouve dans les registres de Mauchline, le passage suivant:
1788.—Août 5.—Ont comparu Robert Burns, avec Jane Armour, son épouse prétendue. Ils reconnaissent tous deux leur mariage irrégulier, leur chagrin de cette irrégularité, et leur désir que la session prenne les mesures qui lui sembleront nécessaires en vue de la confirmation solennelle du dit mariage. La session, prenant cette affaire en considération, décide qu'ils seront tous deux blâmés pour l'irrégularité qu'ils reconnaissent, et qu'ils seront solennellement engagés à rester fidèlement unis à l'un à l'autre, comme mari et femme, tous les jours de leur vie.
La session a, par loi, droit à une amende en faveur des pauvres, elle s'en rapporte à la générosité de M. Burns.
La sentence précitée a été conformément exécutée et la session absout les deux personnes susdites de tout scandale de ce chef[957].
À la suite, vient la signature du ministre et celle de Burns. Celui-ci avait aussi signé pour sa femme, ce qui porte à croire ou qu'elle était trop émue pour tenir une plume ou que, à cette époque, elle ne savait pas encore écrire. Au-dessous se trouve cette ligne: «M. Burns a donné un billet d'une guinée pour les pauvres.» C'était la fin de la fameuse lutte de Burns contre l'Église.
Cette union enfin conclue, on se demande ce qu'elle était, et surtout ce qu'elle allait être. Pour le moment, elle vivait d'un besoin de repos et d'un reste de passion. Mais cela ne peut aller bien loin; ce sont comme ces premières provisions avec lesquelles on se met en ménage, et qui permettent d'attendre le pain de tous les jours. Comment la vie commune allait-elle définitivement s'établir? Les deux êtres qu'elle réunissait avaient connu les ivresses, les délaissements, les colères, les déchirements, les rapiècements et, pour employer l'expression de Montaigne, «l'herbe, les fleurs, le fruit[958]» et le regain de l'amour. Ils se hasardaient maintenant à être paisiblement heureux ensemble. Ne leur serait-il pas plus difficile de l'être l'un avec l'autre qu'avec n'importe qui? Pouvaient-ils passer de leur liaison tourmentée au commerce uni et reposant que veut le ménage?
Pour Jane Armour, il semble que cette transition fût facile. Dans les aventures du passé sa part avait été plutôt de faiblesse et de laisser aller. Il paraît clair qu'elle était heureuse de trouver le repos, de retrouver l'amitié des siens; elle était fière d'être la femme de Robert Burns, d'une fierté mal démêlée et bornée, qui ne comprenait pas toute la valeur de son mari; elle était disposée à se trouver bien partagée, à espérer, comme un gros bonheur, une ferme prospère et une vie de petite aisance.
Mais lui où en était-il? Que pensait-il? ou plutôt que ressentait-il, non pas sur le devant mais dans l'arrière-chambre de son âme, en remuements confus de pensées et en vagues retours sur soi-même? Il avait été mené à ce mariage, brusquement saisi par une de ses propres fautes, et lié à une destinée qu'il ne prévoyait pas. Maintenant qu'il se remettait, comment jugeait-il sa condition nouvelle?
Il était impossible qu'il trouvât, impossible qu'il ait cru trouver dans ce mariage la haute union de deux esprits, la joie de deux natures associées par leurs qualités intellectuelles les plus élevées, en une communion d'intelligence. Avec Clarinda, avec Margaret Chalmers, il eût peut-être pu goûter cette douceur suprême de la vie; avec Jane Armour, il devait y renoncer. La plus rare partie de lui-même n'aurait jamais de foyer; il serait obligé, sur ce point, de vivre avec des étrangers ou de vivre dans sa solitude. Il le disait bien lui-même dans un passage où il s'efforce un peu trop de chasser ce vœu d'une femme intelligente et instruite.