«Dans les circonstances où je suis, je n'aurais jamais pu avoir de compagne pour la vie, capable de pénétrer dans mes études favorites, de goûter mes auteurs favoris, etc, sans qu'elle m'imposât en même temps une vie coûteuse, des fantaisies capricieuses, peut-être des singeries de l'affectation, avec tous ces beaux talents de pensionnat, qui (pardonnez-moi, Madame[959]) se rencontrent quelquefois parmi les femmes de haut rang, et qui pénètrent presque universellement les demoiselles des classes qui ont des prétentions à la Gentry[960].»
À défaut de cette félicité, si rarement accordée du reste aux hommes supérieurs, parce que leur supériorité même les place hors des chances d'appariement, ne pouvait-il pas du moins rencontrer le bonheur qui vient juste au-dessous, un bonheur moyen, fait d'habitudes et de bon accueil, de repos intime sous un toit qui devient plus cher, de tendresse active et vigilante autour des choses pratiques, et du déploiement de la famille dans une âme paternelle? Ne pouvait-il connaître ce refuge où les ennuis et les tribulations ne pénètrent pas, qui garde un coin de lumière argentée et paisible même aux jours sombres? Il entre beaucoup de bien-être d'âme et de corps dans ce bonheur-là. Il est plus terrestre que le premier, mais il est bien humain. C'est par lui que se disent heureux la plupart des quelques-uns qui se félicitent d'être nés. Burns ne pouvait-il le goûter? Pendant quelques mois, il crut en toute sincérité qu'il le possédait; bien plus, il crut qu'il s'en contenterait. On eût dit qu'il avait guéri ses vœux et ses rêves de leur inquiétude, qu'il leur avait enseigné à se borner au même arpent de terre et de tendresse. Il semblait qu'il eût pris pour lui le contentement modique et constant dont son frère, le poète latin, a donné la jolie formule:
tellus
Et domus et placens uxor[961].
Il annonce de toutes parts qu'il est heureux, qu'il est satisfait de son mariage; il parle du bon effet que celui-ci a sur sa vie.
«... N'étaient les terreurs de ma situation incertaine en ce qui concerne l'entretien d'une famille d'enfants, je suis décidément d'opinion que le parti que j'ai pris est grandement en faveur de mon bonheur[962].»
«... Je suis doublement satisfait de ma conduite. J'ai la conscience d'avoir agi conformément à ces principes de générosité que mon désir est qu'on m'attribue, et je suis réellement de plus en plus content de mon choix[963].»
«... Vous ne me dites pas si vous allez vous marier. Croyez-moi, si vous ne faites pas quelque choix maladroit, cela améliorera beaucoup le mets de la vie. Je puis en parler par expérience, bien que, Dieu le sait, mon choix ait été fait aussi au hasard qu'au jeu de Colin Maillard[964].»
Et huit mois plus tard il écrit encore:
«Pour vous donner en raccourci le reste de mon histoire: j'ai épousé ma Jane et pris une femme. Du premier de ces actes, j'ai chaque jour plus en plus de raison d'être satisfait[965].»
Néanmoins, à y regarder de plus près, les choses n'étaient pas aussi assurées qu'elles le paraissaient. Quelques signes subtils, perceptibles à peine dans cette satisfaction, auraient pu en révéler la faiblesse. Personne ne les vit; Burns ne les soupçonna point. Ils existaient pourtant dès alors. Avec un peu d'attention il n'est pas impossible de les découvrir dans ce qui nous reste de ses sentiments à cette époque. Ce sont quelques pages à peine, quelques instants de son cœur; mais quelques parcelles d'un corps suffisent à une chimie un peu soigneuse pour déceler les moindres traces dans sa composition.