Les sentiments qu'il avait pour sa femme étaient affectueux. Il discernait bien les mérites qu'elle avait. Il les discernait trop bien. Le trait par lequel il les enserrait était si net, si précis, qu'il servait presque autant à marquer les qualités dont elle était privée que celles qu'elle possédait, et qu'il était difficile de dire pour quel côté la ligne avait été tracée, pour ce qu'elle renfermait ou pour ce qu'elle excluait. On n'y sent pas ce tremblement et ce léger refus de la main à marquer les limites de ce qui nous est cher. Il ne laissait pas même à certains contours du caractère ce quelque chose d'indécis, ce bord flottant, dont on accorde le bénéfice à la personne aimée, où il y a place pour un acte de foi et de confiance, sans lequel un amour manque d'un élément précieux, c'est-à-dire de ce qu'il donne. Il y a là aussi, dans ce petit intervalle, une réserve pour l'admiration, une ressource contre les déceptions, un peu de mystère, de possible au delà de ce que nous avons mesuré, qui répond à ce besoin d'illimité qu'ont les vraies affections. Cette pénombre de faveur n'existe pas dans la manière dont Burns apprécie sa femme. Il lui fait sa part d'un trait arrêté sans hésitation: voici ce qu'elle possède, voici ce qui lui manque; elle a sa juste mesure, mais tout juste. C'est peu et c'est beaucoup ce simple fil tremblant autour d'un portrait. Il manque ici.

Je puis facilement imaginer une plus agréable compagne pour mon voyage de la vie, mais, sur mon honneur, je n'ai jamais vu la personne qui la représenterait. Dans les affaires domestiques, elle possède, à un degré éminent, l'aptitude à apprendre et l'activité à exécuter, et, pendant mon absence dans la vallée de la Nith, elle s'est faite l'apprentie régulière et constante de ma mère et de mes sœurs, dans leur laiterie et autres occupations rustiques[966].

Et ailleurs:

Je n'ai pas de motif de m'en repentir (de son mariage). Si je ne possède pas le bavardage poli, les façons maniérées et la toilette à la mode; je ne suis pas écœuré et dégoûté par les mille fléaux de l'affectation apprise au pensionnat, et j'ai le plus beau corps, le plus doux caractère, la plus saine constitution et le meilleur cœur du pays. Mrs Burns croit, aussi ferme que sa foi, que je suis le plus bel esprit et le plus honnête homme[967] de l'univers; bien que c'est à peine s'il lui est arrivé une fois en sa vie de s'occuper, pendant cinq minutes, d'un trait de prose ou de vers, sauf pour les Écritures de l'ancien et du nouveau Testament, et les Psaumes de David versifiés. Pour ce qui est des vers, je dois aussi faire exception pour une récente publication de Poèmes Écossais, qu'elle a lus très religieusement, et pour toutes les ballades de la contrée, car elle a (ô l'amoureux partial! vous écrierez-vous!) la plus jolie «voix d'oiseau sauvage des bois» que j'ai jamais entendue[968].

Et encore ce jugement-ci qui, sous sa satisfaction apparente, est plus dur que le reste:

«Je ne puis conclure sans vous dire que je suis de plus en plus satisfait de la résolution que j'ai prise vis à vis de «ma Jane». Il y a deux choses que, d'après mon heureuse expérience, j'établis comme des apophthegmes dans la vie: «La tête d'une femme n'a pas d'importance, en comparaison de son cœur», et «les voies de la vertu (quant à la sagesse quel poète y prétendrait?) sont des voies de contentement, et dans ses sentiers est la paix[969]

Qui ne sent l'accent un peu ironique, avec lequel il parle de l'attachement naïf et touchant que sa femme a pour lui; il le traite comme quelque chose d'un peu simple et d'enfantin. Qui ne sent surtout ce que ces louanges ont de purement pratique et presque de matériel? On dirait qu'elles s'appliquent à une bonne servante. Ailleurs, on croirait presque un examen des qualités physiques de la femme, en quoi elles restent bien dans le ton général de son amour pour elle. Mais ce ton devient ici pénible; au lieu d'être une célébration passionnelle, cela devient presque une évaluation utilitaire. À tous égards, ce témoignage est étroit; il ne couvre qu'une petite portion de la vie commune; il est d'un ordre trop rabaissé; il n'atteint pas à ce qui fait la dignité d'une existence vraiment partagée. Il manque quelque chose pour faire de cet éloge de ménagère un éloge d'épouse. Et, si l'on veut s'en convaincre, qu'on se demande quelle femme voudrait être louée ainsi, et se contenterait de la part de vie qui lui serait assignée de la sorte.

Il y avait quelque chose de plus grave encore, quoique ce fût moins apparent, plus profondément enfoui en lui-même. Il se poursuivait en lui de ces sourds débats, qui s'établissent en nous, en dépit de nous, presque sans nous, et qui portent sur nos actes les plus déterminés; cette discussion machinale, involontaire, qui travaille confusément mais continûment dans nos derniers replis de conscience, et détruit, à mesure que nous nous en satisfaisons, nos propres raisonnements sur notre propre conduite. Il en souffrait. Il était trop souvent occupé à se persuader qu'il avait agi pour le mieux: «Sûrement il avait bien fait, et d'ailleurs il ne pouvait pas faire autrement!» Voici ce qu'il écrivait pour lui seul, dans son journal intime, dès ses premières journées d'Ellisland; on dirait qu'il cherche à refouler, à accabler cette obscure, cette obstinée contradiction qui monte de lui-même.

Le mariage—la circonstance qui m'enchaîne le plus étroitement à la prudence si la vertu et la religion doivent être pour moi autre chose que des mots—le mariage est ce à quoi j'aurais, dans quelques années, dû me décider. Dans ma situation présente, il était absolument nécessaire. L'humanité, la générosité, un honnête orgueil de ma réputation, les droits de mon bonheur dans l'avenir, en tant qu'il dépendra (et il en dépendra beaucoup) de la paix de ma conscience, tous ces motifs ont joint leurs plus ardents suffrages, leurs plus puissantes sollicitations, avec une affection enracinée, pour me pousser à l'acte que j'ai accompli. Et je n'ai, de la part de ma femme, aucun sujet de m'en repentir. Je puis bien me figurer comment, mais je n'ai jamais vu où j'aurais pu faire un meilleur choix. Allons! que j'agisse, selon ma devise favorite, ce magnifique passage de Young.

Sur la Raison bâtis la Résolution,
Ce pilier de la vraie majesté dans l'homme[970].