Mais quelles fluctuations il y a dans ces âmes de poètes! On les croit ici, et, d'un coup d'aile, elles sont là-bas, au loin, bien haut. Fort peu de jours après cette olympique de la bouteille, Burns composa une pièce qui tient dans son œuvre et dans sa vie une autre place.
En sortant d'être le Pindare de cette burlesque victoire, il entra dans un état d'âme grave et presque religieux. On a remarqué que, depuis 1786, à l'époque où, selon ses propres expressions, «l'Automne passe à l'Hiver, la pâle année,» quand les forêts sont sans feuilles et les prairies sont brunes, une mélancolie tombait sur lui, comme au retour d'un anniversaire douloureux et secret. C'était vers la fin de la moisson, au temps où Mary Campbell était morte. Cette année-ci, dans le vide de sa vie, le souvenir de la douce fille disparue lui revint avec plus de netteté. Depuis le moment où la nouvelle funeste était arrivée à la ferme de Mossgiel, depuis trois pleines années déjà, c'était le premier automne où il vivait hors du bruit, dans la solitude qui plaît aux souvenirs, et dans l'amertume du cœur où l'on comprend tout le prix des affections passées. Un jour, vers le milieu d'octobre, après avoir travaillé comme à l'ordinaire à la moisson, il parut, lorsque tomba le crépuscule, avoir quelque chose qui le rendait triste. Il sortit et erra dans la cour de la grange où sa femme, qui craignait pour sa santé, le suivit, lui faisant remarquer que la gelée était venue et lui demandant de rentrer. Il le lui promit, mais continua à se promener lentement de long en large, contemplant le ciel qui était singulièrement clair et étoilé. Il resta dehors presque toute la nuit[1024]. À la fin, Mrs Burns revint de nouveau vers lui. Il était étendu sur un tas de paille, les yeux fixés sur une belle planète «qui brillait comme une autre lune[1025].» Elle obtint de lui qu'il rentrât. Aussitôt dans la maison, il demanda son pupitre et écrivit d'un trait les touchantes et pures strophes à Mary dans le Ciel.
Ô étoile tardive, qui d'un rayon diminué
Aimes à saluer la première aube,
Voici que tu ramènes le jour
Où ma Mary fut arrachée à mon âme.
Ô Mary, chère ombre disparue!
Où est ta place de repos bienheureux?
Vois-tu ton amant ici-bas prosterné?
Entends-tu les gémissements qui déchirent sa poitrine?
Puis-je oublier cette heure sacrée,
Puis-je oublier ce bosquet sanctifié,
Où, sur les bords de l'Ayr sinueux, nous nous rencontrâmes,
Pour vivre un jour d'adieux et d'amour!
L'éternité n'effacera pas
La chère souvenance des transports passés,
Ni ton image dans notre dernière étreinte,
Ah! nous pensions peu que c'était la dernière!
L'Ayr, murmurant, baisait sa rive caillouteuse,
Sur lui se penchaient des bois sauvages, des verdures épaisses:
Le bouleau parfumé et l'aubépine blanche
S'enlaçaient amoureusement autour de cette scène de ravissement
Les fleurs jaillissaient désireuses d'être pressées,
Les oiseaux chantaient l'amour sur chaque rameau,
Jusqu'à ce que trop, trop tôt, l'ouest en feu
Proclama la fuite du jour ailé.
Sur ces scènes ma mémoire reste éveillée,
Et les chérit tendrement avec un soin avare;
Le Temps n'en rend que plus forte l'empreinte,
Comme les ruisseaux creusent plus profond leur lit.
Mary, chère ombre disparue!
Où est la place de repos bienheureux?
Vois-tu ton amant ici-bas prosterné?
Entends-tu les gémissements qui déchirent sa poitrine?[1026]
Ainsi, après trois années, et quelles années, l'image de Mary Campbell sortait du passé où elle semblait effacée et perdue. Tout revivait; tous les détails de ce second dimanche de mai, avec sa lumière tranquille, sa solennité et ses adieux; le paysage resplendissait et embaumait comme alors, plein d'amour lui-même. Et la douce apparition revenait avec sa grâce sérieuse et son regard plein de reproches. Car, dans les sanglots de Burns, il n'y avait pas que des regrets, et dans cet appel passionné à la chère ombre disparue, il y a comme une douloureuse et fervente demande de pardon. Elle revenait prendre possession d'un cœur, où d'autres avaient passé, mais où elle seule devait rester comme la plus pure et la plus aimée. Et ce retour ne fut pas une de ces crises de souvenir violentes et passagères, dont l'âme est parfois saisie. Ce fut quelque chose de profond et de durable, qui s'associa aux suprêmes espérances de Burns et qui, peut-être, les fit naître. À partir de ce moment, l'idée de retrouver, dans un autre monde, sa chère et mélancolique Marie des Hautes-Terres, fut pour lui une consolation, une pensée de refuge, un degré de religion. C'est ce souvenir qui le conduisit le plus près du ciel. Deux mois après cette mémorable soirée, il écrivait à Mrs Dunlop:
Là, je retrouverais un père âgé, maintenant à l'abri des coups d'un monde mauvais, contre lequel il a si longtemps et si bravement lutté. Là, je retrouverais l'ami, l'ami désintéressé de ma jeune vie, l'homme qui se réjouissait de me voir parce qu'il m'aimait et pouvait m'être utile. Ô Muir! tes faiblesses étaient les erreurs de la nature humaine, mais ton cœur brillait de tout ce qui est généreux, viril et noble; et si jamais une émanation de l'Être tout Bon a dessiné une forme humaine, ce fut la tienne! Là, avec une angoisse muette d'extase, je reconnaîtrais ma Mary perdue, ma toujours chère Mary, dont le cœur était chargé de vérité, d'honneur, de constance et d'amour.
Ma Mary, chère ombre disparue!
Où est ta place de repos céleste?
Vois-tu ton amant ici-bas prosterné?
Entends-tu les gémissements qui déchirent sa poitrine[1027]?
Et Jane Armour? On peut dire qu'elle est oubliée et quittée! On voit maintenant combien était périssable la passion qu'elle avait inspirée. Ce n'est pas elle que son mari souhaite revoir, quand les relations temporaires de cette vie seront dénouées et remplacées par des unions éternelles. Il l'a prise et il la laisse ici-bas. Cet amour, tout d'attrait physique, ardent et passager comme la jeunesse, devait mourir avec elle et s'éloigner devant un amour plus spiritualisé. La pauvre Mary a pris sa revanche de celle à qui jadis elle fut sacrifiée.[Lien vers la Table des matières.]