II.
L'EXCISE. — LE SACRIFICE. — LES FATIGUES.

Au commencement d'août 1789, Burns reçut l'avis officiel qu'il était nommé employé de l'Excise, dans la division rurale au centre de laquelle se trouvait sa ferme. C'était ce qu'il avait demandé. Il croyait pouvoir ainsi combiner ses deux métiers d'employé et de fermier. Il écrivit à sir Robert Graham, à qui il devait cette nomination, un sonnet de fervente gratitude.

Toi astre du jour! toi autre lumière plus pâle!
Et vous, nombreuses étoiles brillantes de la nuit!
Si jamais rien efface de ma pensée le bienfaiteur,
Ou si je fais jamais honte à son bienfait,
Ne roulez plus dans vos sphères errantes
Que pour me compter les années d'un misérable!
Je pose ma main sur ma poitrine gonflée,
Et je voudrais, mais je ne sais pas, exprimer le reste[1028].

Toutefois, sous cette explosion de reconnaissance, s'agitaient d'autres sentiments. S'il remerciait avec sincérité celui qui lui assurait du pain, ce pain ne laissait pas de lui être amer. Tant que cet emploi avait été distant, il n'en avait aperçu que les avantages. Maintenant que la nomination était là, sur sa table; que la besogne allait être là, entre ses mains, il éprouvait une humiliation. Son cœur se soulevait; et, en même temps qu'il adressait à son protecteur ces vers exaltés, il composait, pour son propre usage, un impromptu d'un autre ton:

Fouiller des barils de vieilles femmes!
Hélas! faut-il! hélas!
Que de la sale levure souille mes lauriers?
Mais... que dire?
Ces choses touchantes appelées femme et bébés
Émouvraient des cœurs de pierre![1029]

Il est clair qu'une défaveur frappait le métier dans lequel il allait s'engager. «Il y a une certaine flétrissure attachée à la profession d'officier de l'Excise, mais je n'ai pas dessein de recevoir honneur de ma profession; et, bien que le salaire soit comparativement petit, c'est du luxe comparé à tout ce que la première partie de ma vie m'avait appris à espérer[1030].» Ailleurs il en parle avec plus de franchise encore: «Quant à l'ignominie de la profession, j'ai l'encouragement que j'entendis un jour un sergent de recrutement donner à une nombreuse, sinon respectable, audience, dans les rues de Kilmarnock: «Messieurs, pour vous encourager encore mieux, je puis vous assurer que notre régiment est le corps le plus canaille qui appartienne à la couronne, et, par conséquent, chez nous, un honnête garçon a les chances les plus sûres d'avancement[1031].» Et il n'y avait pas à hausser les épaules, à prétendre que c'était là un avis de sots, un dire d'imbéciles. N'était-ce pas lui-même qui, au temps où il en parlait à son aise, avait écrit ces vers?

Ces maudites sangsues de l'Excise,
Qui saisissent les alambics à whiskey,
Lève la main, démon! un, deux, trois!
Va, saisis cette racaille,
Et cuis-les dans des pâtés de soufre
Pour les pauvres buveurs damnés[1032].

On peut imaginer combien il devait être sensible à cette animadversion. Sa fierté si chatouilleuse frémissait à la pensée de ce discrédit. De plus, lui qui était accoutumé à être accueilli par des rires et de la belle humeur, souffrait à l'idée d'être un objet de défiance, de voir les visages s'assombrir à son approche. Quand il serait dans un marché, dans une auberge, on ne rirait plus de si franche façon. Il serait le publicain suspect. Cela blessait son sentiment de cordialité.

Et puis, que d'autres choses pénibles dont les parties généreuses de son cœur se détournaient! Tracasser, pourchasser, traquer de pauvres diables, les surprendre, les saisir! Le laid métier! Voir leurs larmes, entendre leurs lamentations! Quelquefois, frapper, sévir, quand, à côté des conditions d'évidence réglementaires et imposées, il y a place pour des doutes ou pour des excuses, dont on n'a pas le droit de tenir compte! La cruelle contrainte! Être inexorable, se boucher les oreilles, se durcir le cœur, cacher la pitié qui va vers ces chétifs, feindre la colère, l'impatience, l'inflexibilité! Assister tous les jours au spectacle douloureux des écrasements, que les lourdes roues de la machine politique accomplissent sur les fonds de la société, frapper ces misérables éperdus pour qui un peu de fraude, un peu d'esprit distillé est la ressource, qui ne comprennent pas les impôts et maudissent ces mains infatigables et insatiables qui leur arrachent le prix d'un pain ou d'un vêtement! La haïssable besogne! Il faut, semble-t-il, de la coercition pour faire aller le monde; mais il est odieux d'en être l'instrument. On a la preuve que, dans l'exercice de ses fonctions, Burns éprouva toutes ces révoltes; il était trop clairvoyant pour ne pas prévoir qu'il les éprouverait. Et quel homme, un peu actif de cœur, ne se tourmenterait pas ainsi?

Enfin, une inquiétude qui lui était particulière, pesait sur sa résolution. Il craignait que ce nouveau métier ne fût défavorable à sa vie poétique. Si, à la vérité, il n'y a pas grande différence apparente entre décharger une charretée de paille et visiter des barils de brasseurs, il y a une grande différence intérieure. Le fermier qui envoie ses fourchées est libre d'esprit, et, tandis que ses bras travaillent, sa pensée peut se reposer sur des objets beaux et nobles. Mais l'employé, pour atteindre la fraude, est obligé d'exercer et de plier son esprit au même travail que celui du fraudeur; il faut qu'il dépiste les ruses, débrouille les détours, suive les manèges, évente les supercheries; il faut qu'il joue au plus fin, se fasse astucieux et serre de près toutes les manœuvres subreptices. Ce peut être un métier attrayant et instructif pour des esprits positifs et fureteurs; un sentiment de discipline sociale et de devoir professionnel peut, comme il arrive souvent, le rehausser. Mais cette préoccupation, qui toujours en quête des bassesses d'autrui va flairant, le nez sur des roueries, n'est pas propice à la poésie, laquelle veut être libre et vit d'air pur. Et puis, il y a, dans ces métiers élémentaires de laboureur et de matelot, une largeur et une simplicité, un commerce avec la nature, un éloignement des mesquineries, une absence de mal, un caractère de bienfait, qui donnent à l'âme de la hauteur, du repos et de la beauté. Il semblait à Burns qu'il était sur le bord d'une déchéance et d'un péril, que c'était une chute que de tomber, de son noble et franc métier, à ce métier décrié et sournois de rat de cave, de maltôtier. Toutes ces pensées fermentaient en lui et empoisonnaient sa joie.