Un an, juste un an, et déjà si loin! si loin de cette journée confiante par laquelle s'était ouverte l'année! si loin de cette belle lettre radieuse et bonne qui l'avait comme illuminée! Quelle descente rapide! Dans quel lieu sombre, humide et douloureux sommes-nous donc? Les rayons nous ont-ils si vite abandonnés?

Cette tristesse opérait en lui un désastreux travail. Tout se désorganisait de ce qui tient une âme ensemble: l'espérance, l'ambition, les motifs d'efforts. De l'espérance, il n'en était plus guère question. Mais l'ambition est encore un des ressorts de la vie à sa maturité, dans les âmes où le dévouement ne réside pas. Lorsque l'allégresse et la spontanéité de la jeunesse ont cessé et que la vie est pour ainsi dire étale, une ambition haute est une lumière qui conduit l'homme jusqu'au terme. Burns pouvait en avoir une. Elle eût été une force. Il semblait en avoir le dégoût.

Je crois qu'une grande source de cette erreur de conduite est due à un certain aiguillon que nous portons en nous, appelé l'ambition, qui nous pique et nous fait gravir la colline de la vie, non pas comme nous gravissons d'autres éminences, pour la louable curiosité d'apercevoir un paysage plus étendu, mais plutôt pour l'orgueil malhonnête de regarder en bas vers nos semblables et de les apercevoir diminués, dans une situation plus humble[1065]

La vie tout entière lui paraissait mal faite, mal combinée. C'est une idée qui revient, dès lors, à mainte reprise, que ceux qui sont trop sensibles, trop honnêtes ou doués d'une intelligence trop fine sont mal pourvus pour être aux prises avec elle. Cela ne sert à rien qu'à être pour eux une cause d'infériorité et de souffrance.

Ne pensez-vous pas, Madame, que, chez les quelques-uns qui ont été favorisés du ciel dans la structure de leur esprit, (car il y en a certainement), il peut y avoir une pureté, une tendresse, une dignité, une élégance d'âme, qui ne sont d'aucune utilité, bien plus! qui rendent un homme incapable de cette affaire véritablement importante de faire son chemin dans la vie?[1066]

Il dit encore avec plus de force:

Cependant il faut reconnaître que, si vous enlevez à l'homme l'idée d'une existence au-delà du tombeau, alors la véritable mesure de la conduite humaine est: le convenable et le malséant. La vertu et le vice, en tant que dispositions du cœur, ont, en ce cas, à peine la même conséquence et la même valeur pour le monde en général, que l'harmonie et la dissonance dans les modifications du son. Un sens délicat de l'honneur, comme une oreille délicate pour la musique, peuvent quelquefois procurer à qui les possède des délices inconnues aux organes plus grossiers de la multitude. Cependant si on considère les âpres grincements et les inharmoniques discordances de celte existence mal accordée, il y a beaucoup à parier que cet individu serait aussi heureux et qu'il serait assurément aussi respecté par les vrais juges de la société telle qu'elle serait alors, sans une oreille juste ou un bon cœur[1066]

Il en était donc à ce degré de découragement de ne plus considérer sa supériorité comme un moyen de lutte, mais comme une cause de souffrance. C'est une défaite douloureuse lorsqu'on fait ainsi de ses propres qualités, non des instruments d'effort, mais des armes qu'on retourne contre soi et dont on se blesse. Quel abandon n'est-ce pas quand on sait mauvais gré au destin des avantages qu'il nous a départis? C'est s'avouer vaincu, passer de l'état d'entreprise à celui de résignation. On sent, par le même fait, qu'il perd peu à peu la position vraie et si virile qu'il avait prise, d'affirmer qu'un homme est ce qu'il vaut en dedans, que faire son chemin dans la vie est peu de chose, à condition qu'on progresse en soi. C'est presque le contre-pied des conseils de la Vision.

Il en arrivait à se demander, lui qui avait jusque-là conduit ses passions comme une charge furibonde à travers tout, s'il ne fallait pas traiter la vie empiriquement, y appliquer une méthode pratique et, par un tour de main habile, en tirer ce qu'elle peut offrir de bon.

Quels étranges êtres nous sommes! Puisque nous avons une portion d'existence consciente, également capable de goûter le plaisir, le bonheur et l'enthousiasme, ou de souffrir la douleur, le chagrin et la misère, il vaut sûrement la peine de rechercher s'il n'y a pas quelque chose comme une science de la vie, s'il n'y a pas une méthode, une économie et une fertilité d'expédients applicables à la jouissance, ou s'il n'y a pas un manque de dextérité dans le plaisir, qui diminue encore notre petit lot de bonheur, et un excès, une ivresse de félicité qui mènent à la satiété, au dégoût et à la haine de soi-même[1067].