Il y a, dans ces quelques lignes, des mots bien forts. Nous ne pensons pas qu'on ait jamais caractérisé par des termes plus décisifs cette manipulation adroite de la vie. La sagesse des philosophes pratiques, des plus fins connaisseurs, des amateurs les plus délicats, les plus raffinés et les plus sceptiques de l'existence, n'a pas trouvé de formule plus heureuse. Ne croirait-on pas entendre Montaigne quand il expose qu'il n'est «science si ardue que de bien savoir vivre cette vie»; qu'il faut puiser à la volupté «par soif, mais non jusqu'à l'ivresse»; que «la mesure de la jouissance dépend du plus ou moins d'application que nous y mettons»; qu'il y a «mesurage à jouir» la vie et «si la faut-il étudier, savourer et ruminer[1068]»? Ce sont presque les mêmes expressions. Mais cette mesure et les calculs, naturels en un modéré comme Montaigne, sont nouveaux chez un fougueux comme Burns. Ils indiquent un abaissement de vitalité qui fait regarder du côté de la sagesse. Et c'était encore une autre façon de revenir à cette idée qui s'établissait en lui, que la vie est indépendante de nous, en dehors de notre création intérieure, que c'est quelque chose avec quoi il faut compter, dont il faut être bon ménager, à quoi il faut, en quelque manière, se soumettre.

Tous ces traits, sur lesquels on n'a peut-être pas jeté assez de lumière, sont importants. Ils marquent la lente désorganisation d'une âme, la fatigue, l'abaissement, qui prennent peu à peu possession, non pas d'elle tout entière, mais de certaines parties précieuses, un découragement par lequel s'expliquent bien des abandons, des insouciances et des fautes, le laisser-aller d'un homme qui n'a plus rien à perdre et se livre à la dérive. Ils marquent encore ce changement important dans les relations d'une âme avec l'existence, l'instant où cette figure fragile «du monde qui passe», souple et malléable tant que notre force idéale a été intense, durcit son écorce et agit plus sur nous, à mesure que la flamme intérieure qui la pénétrait se ralentit et se perd en nous-mêmes.

Par instants, il regimbait contre cette pression des choses. Il se redressait; il rejetait ces pensées de sagesse; il voulait rester ce qu'il avait été, l'être généreux et imprudent. Il lui semblait qu'il aurait perdu quelque chose à cesser de l'être; et il avait raison.

J'ai perdu toute patience avec ce vil monde, à cause d'une chose. Les hommes sont par nature des créatures bienveillantes, sauf quelques exemples secondaires. Je ne pense pas que notre avarice des biens que nous nous trouvons posséder soit née avec nous; mais nous sommes placés ici au milieu de tant de nudité et de faim, de pauvreté et de besoin, que nous sommes réduits à la maudite nécessité d'étudier l'égoïsme afin de pouvoir exister.

Cependant, il y a dans tout siècle, quelques âmes que tous les besoins et les maux de la vie ne peuvent abaisser jusqu'à l'égoïsme, auxquelles ils ne peuvent même donner l'alliage nécessaire de précaution et de prudence. Si jamais je suis en danger de vanité, c'est lorsque je me regarde du côté de cette disposition de caractère[1069].

Mais c'étaient là des révoltes qui révélaient le poids contre lequel elles se redressaient. Il ne tirait plus ni confiance, ni joie de ces qualités qu'il se promettait de conserver. Il les gardait par respect pour l'homme qu'il avait été jusqu'ici et qu'il ne consentait pas à cesser d'être.

Dans cet accablement dont nous abat la maladie, souvent naît un profond besoin de soutien et de tendresse. La dépendance où l'on est des autres amortit la personnalité et mate cet égoïsme, ce quelque chose d'absolu, qui fréquemment tient à la vigueur de la nature. Parfois même, tout l'être se complaît à une sorte de soumission; les caractères autoritaires y trouvent un baume, un délassement. Dans cette rémission de l'individualité, les aspérités s'effacent; les petites obstinations d'amour-propre, les susceptibilités, les rancunes, toute la mauvaise poussière dont la vie ternit l'âme, tombent. Les anciennes affections reparaissent. Souvent c'est l'instant des pardons et des réconciliations. Le cœur, travaillé de supplications silencieuses, se tourne vers ceux qui nous ont aimés et, de préférence, vers ceux qui nous ont aimés dans notre force: un peu de leur affection semble nous rendre un peu de notre ancien nous-même; ce que nous étions continue à vivre en eux. C'est ainsi que les malades prennent douceur à contempler, par les fenêtres, les paysages lointains qu'ils ont parcourus. Il faut songer à ces altérations intérieures pour comprendre une lettre de Burns à Clarinda écrite à cette époque. Si on la compare à celle qu'il lui écrivait sur le même sujet, juste un an auparavant, on est étonné du changement de ton. Ce n'est plus la défense cassante, impatiente et irritée, la justification presque impérieuse de sa conduite. Celle-ci est douce, soumise, presque humble et contrite. Il y confesse qu'il a eu tort; il laisse entendre qu'il s'en repent, et ces aveux, qui tiennent du remords et du regret, ont quelque chose qui demande le pardon. Cette lettre fut en effet un pas vers la réconciliation des deux amants.

J'ai été en réalité malade, Madame, pendant tout l'hiver. Un mal de tête incessant, un abattement, toutes les conséquences véritablement misérables d'un système nerveux détraqué, ont fait un terrible carnage de ma santé et de ma paix. Ajoutez à tout cela qu'une carrière nouvelle, dans laquelle je suis récemment entré, m'oblige à faire à cheval, en moyenne, deux cents milles par semaine. Cependant, grâce au ciel, je suis maintenant en meilleure santé.

Il m'était impossible de répondre à votre avant-dernière lettre. Quand vous dites à un homme que vous considérez ses lettres avec un sourire de mépris, dans quel langage, Madame, peut-il vous répondre? Quand bien même j'aurais conscience d'avoir eu tort—et j'ai conscience d'avoir eu tort—cependant je ne pouvais accepter d'être amené au repentir par des insultes.

Je ne puis pas, je ne veux pas plaider les circonstances atténuantes; je pourrais vous montrer comment ma conduite imprudente, fougueuse, irréfléchie, s'est jointe à une conjoncture d'événements malheureux, pour me jeter hors de la possibilité de garder le sentier de la rectitude, pour m'affliger d'une guerre irréconciliable entre mon devoir et mes souhaits les plus chers, et pour me condamner à n'avoir de choix qu'entre différentes espèces d'erreur et de culpabilité.