Cette vie, qui l'éloignait de chez lui, offrait des occasions de dissipations. Son «repaire» favori, lorsqu'il allait à Dumfries, était une petite auberge qu'on appelait le Globe. Une nièce de l'aubergiste, nommée Anna Park, y servait les clients. Il ne tarda pas à avoir des relations avec elle. Il ne semble pas qu'elle eût rien de remarquable, ni qu'elle fût au-dessus d'une servante ordinaire. «Elle était considérée comme jolie par les clients de l'auberge, dit Allan Cunningham, quand le vin les rendait tolérants en matière de goût; et, comme on peut le supposer d'après la chanson, elle avait d'autres jolies façons de se rendre agréable aux clients qu'en leur servant du vin[1073].» Mais la faculté de découvrir chez les femmes des charmes invisibles aux autres, qui à Lochlea déjà étonnait le froid Gilbert, n'avait pas vieilli en Burns. Et puis, car il faut aller jusqu'au bout et ne rien dissimuler, il menait un genre de vie dans laquelle on finit par prendre goût aux aventures d'auberge. Il descendait dans la nature et le choix de ses passions. La délicate idéalisation, qui n'exclut rien mais qui embellit tout et rend un amour complet, s'épaississait et s'affaissait jusqu'à toucher l'élément inférieur et grossier. Ce dernier était ici presque seul au jeu; il ne restait plus dans le fond du verre que le fond de l'ivresse. Burns allait la même voie que Musset.
Hier j'ai bu une pinte de vin,
Là où personne ne m'a vu;
Hier, ici, sur ma poitrine, reposaient
Les boucles d'or d'Anna.
Le juif affamé dans le désert
Goûtant avec joie sa manne,
Ce n'était rien près du miel de bonheur
Que je goûtais sur les lèvres d'Anna.
Vous autres, monarques, prenez l'Est et l'Ouest,
De l'Indus à la Savane,
Donnez-moi, dans mon étreinte serrée,
Le beau corps souple d'Anna.
Alors je mépriserai tes charmes impérieux,
Impératrice ou sultane,
Près des extases mourantes que dans ses bras
Je donne et je reçois, avec Anna.
Va-t-en, toi éclatant Dieu du jour,
Va-t-en, toi pâle Diane,
Vous toutes étoiles, allez cacher vos rais scintillants,
Quand je dois retrouver mon Anna!
Viens, dans ton plumage de corbeau, ô nuit,
(Soleil, Lune, Étoiles, retirez-vous tous)
Et apporte-moi une plume d'ange pour écrire
Mes transports avec Anna.
Post-scriptum.
L'Église et l'État peuvent s'unir pour dire
Que je ne dois pas faire ces choses-là;
L'Église et l'État peuvent aller au diable,
Et moi, j'irai à mon Anna.
Elle est la lumière de mon œil,
Vivre sans elle, je ne le puis;
N'aurais-je sur terre que trois souhaits,
Le premier serait mon Anna[1074].