Qui ne sent, dans ces dernières strophes, le défi, la bravade agressive de l'homme qui essaie de prendre les devants et de bafouer ce qu'il redoute: le blâme qui se prépare contre lui? Et tout le reste de la pièce, avec son âcre et brutale luxure, sans un mot qui ne relève des sens, n'est-il pas un témoignage de cette dégradation d'amour qui s'était faite en lui? Plus encore! on y sent ce besoin vengeur de s'enfermer dans sa faute et d'y chercher les voluptés qui engourdissent le malaise qu'elle fait naître. Il en était à ce point où l'on s'enivre pour abolir le dégoût de l'ivresse, et où on cherche à étouffer, par l'assouvissement d'un vice, l'angoisse de ce vice même. Redoutable empirance où le soulagement d'un instant se transforme en souffrance, qui exige à son tour pour être pansée une blessure plus profonde, jusqu'à ce que le mal ronge et pénètre au fond de l'être. Que de poètes ont ainsi souffert!
Faut-il se demander comment il en était venu là? Par quel besoin intellectuel de roman s'était-il laissé attirer? Par quelle surprise de désir, peut-être par quelle poussée de sang échauffé par la boisson—car il faut descendre à tout—y avait-il été brutalement jeté? Par quelle suite de prétextes, par quels degrés de dialectique pernicieuse et perverse avait-il accoutumé son esprit à cette pensée? Quelle habitude invétérée de jouer avec un cœur de femme, fût-il d'argile grossière? Quel don de poésie capable de suspendre des rêveries à une aventure banale et qui explique la vulgarité de tant de délicates amours de poètes? Quelle lassitude de joug et de régularité? Quel besoin d'oublier les laideurs de la vie qu'il menait? Quel égarement irrésistible, quelle lente approche, quel consentement libre l'y avaient conduit? Peut-être y avait-il un peu de tout cela dans la minute irréparable qui livrait sa vie au désordre.
Il est probable qu'il eut avec lui des débats, qu'il se plaida des circonstances atténuantes. On a de lui une lettre bien curieuse, qui, d'après un rapprochement facile de dates, doit coïncider avec les débuts de cette aventure: elle est du mois d'août 1790. Il est impossible de ne pas remarquer avec quel sophisme subtil il confond les désavantages de la poésie avec ceux des faiblesses, et avec quelle adresse il les fait sortir tous du tempérament poétique.
Il n'y a pas, parmi tous les martyrologes qui furent jamais écrits, une histoire aussi lamentable que les vies des poètes. Lorsqu'on compare entre eux les misérables, le criterium n'est pas ce qu'ils sont condamnés à souffrir, mais comme ils sont formés pour supporter. Prenez un être de notre espèce; donnez-lui une imagination plus forte et une sensibilité plus délicate qui, à elles deux, engendreront une lignée plus ingouvernable de passions que celles qui sont d'ordinaire le lot de l'homme; implantez en lui une impulsion irrésistible vers de vaines fantaisies, telles que d'arranger les fleurs sauvages en bizarres bouquets, découvrir la cachette du grillon, au moyen de sa chanson bruissante, guetter les jeux des petits vairons dans l'étang ensoleillé, ou poursuivre les intrigues des capricieux papillons; en un mot, envoyez-le à la dérive après quelque poursuite qui le détournera éternellement des voies du gain;—et cependant donnez-lui, comme malédiction, un goût plus vif qu'à tout autre homme pour les plaisirs que le gain peut acheter; enfin remplissez la mesure de ses maux en lui inspirant un sentiment hautain de sa propre dignité; vous aurez ainsi créé un être presque aussi misérable qu'un poète. Ce n'est pas à vous, Madame, que j'ai besoin d'énumérer les plaisirs féeriques que la muse accorde pour contrebalancer ce catalogue d'infortunes. La séduisante poésie est comme la séduisante femme; elle a été de tous temps accusée d'égarer les hommes loin des avis des sages et des sentiers de la prudence, de les entraîner dans les difficultés, de les tourmenter par la pauvreté, de les marquer d'infamie, de les plonger dans le tourbillon dévorant de la ruine. Cependant où est l'homme qui n'est pas obligé d'avouer que tout notre bonheur sur la terre ne mérite pas ce nom,—que même la perspective solitaire d'une félicité paradisiaque qui hante le saint hermite n'est que la lueur d'un soleil septentrional se levant sur des régions glacées, en comparaison des nombreux plaisirs, des extases indicibles que nous devons à l'aimable Reine du cœur de l'Homme[1075].
Ces lourdes voluptés furent secouées par un cruel réveil. Quel déchaînement de remords et de terreurs hurla tout à coup en lui le jour où il apprit qu'Anna Park était enceinte! Il le connaissait ce drame-là. Cette fois il le voyait plus redoutable encore. Les parents d'Anna n'étaient peut-être pas très difficiles à apaiser, car Burns continua à fréquenter l'auberge et à y être bien reçu. Le barde y amenait des amis, et quand il était là, la dépense roulait. Mais si la chose était divulguée! Il était marié; il était fonctionnaire. Quel scandale! C'était la ruine! Il fallait à tout prix que l'accouchement fût secret, si l'on voulait éviter la censure ecclésiastique. Anna Park partit pour Édimbourg, où elle fut reçue chez une sœur mariée[1076]. Le 31 mars 1791, elle y accoucha d'une fille. Comment élever l'enfant, soutenir la mère, détourner l'argent des maigres revenus? Quels tracas, et que les heures de l'auberge du Globe coûtaient cher! Mais les coups se succédaient rapidement, terribles! Il paraît prouvé qu'Anna Park mourut en donnant le jour à son enfant. Que faire, que faire de cette orpheline? Le vieux toit de Mauchline fut encore le refuge; la vieille mère dut recevoir encore les confidences de Robert, et verser des larmes plus amères que toutes celles d'avant. Le bébé y fut soigné pendant quelques jours. Chose affreuse et faite comme à dessein pour donner à ce drame toute sa cruauté! Jane Armour était elle-même au terme d'une grossesse. Elle accoucha le 9 avril, dix jours après, d'un fils. Attendit-on, pour lui causer cette souffrance, que la crise fût passée, et la joie d'un fils né d'elle fut-elle empoisonnée par cette nouvelle? ou bien savait-elle tout auparavant et dut-elle traverser les douleurs de l'enfantement avec une âme saignante?
Jane Armour fut admirable. Elle agit comme une femme d'un grand cœur. Elle se fit apporter la fille, et sur la même poitrine, du même lait, nourrit les deux enfants. Lorsque son père, qui était venu la voir, lui demanda, en les apercevant dans le même berceau, si elle avait encore des jumeaux, elle lui répondit qu'elle soignait l'enfant d'une amie malade. Elle éleva la fille d'Anna Park, au milieu de ses fils, avec des soins maternels, jusqu'au moment où le mariage l'éloigna de la maison. Par ce trait de clémence héroïque et dévouée, sa mémoire demeure adorable. Quelles qu'aient été ses défaillances dans les commencements de sa liaison avec Burns, tout disparaît dans la beauté, dans la splendeur, dans la grâce de ce pardon[1077].
Jane Armour ne fut pas sans sa récompense. Burns, éclairé par cette générosité, eut vers elle, vers cette âme qu'il n'avait pas connue tout entière jusque-là, un élan de vraie et haute tendresse. On a de lui une lettre écrite le 11 avril, à Mrs Dunlop, dans laquelle il exprime pour sa femme des sentiments presque nouveaux. Il avait parlé d'elle avec plus de passion; jamais encore avec cette affection, cette place accordée aux qualités morales et cette sorte de respect. La reconnaissance y perce pour «la simplicité d'âme» et «la douceur toujours prête à céder», qui semblent avoir été les principes de la belle action de Jane. Cet éloge a comme un enthousiasme contenu. Ce n'était plus la femme qu'il adorait mais ce cœur modeste, dont il venait, à sa confusion, d'avoir la révélation.
Samedi dernier, au matin, Mrs Burns m'a fait présent d'un beau garçon, plutôt plus gros mais pas si joli que votre filleul l'était au même moment de sa vie.... Mrs Burns reprend des forces et s'est mise aujourd'hui à son déjeuner, comme un moissonneur qui revient des champs. C'est le privilège particulier et le bonheur de nos filles saines et vivaces, qui sont nourries parmi les foins et les bruyères. Nous ne pouvons pas espérer cet esprit hautement poli, cette charmante délicatesse d'âme, qu'on trouve dans le monde féminin, parmi les rangs plus élevés de la vie, et qui est certainement et de beaucoup le charme le plus captivant de la fameuse ceinture de Vénus. C'est véritablement un trésor si inestimable que, lorsqu'on peut le posséder dans sa céleste pureté native, sans la tache de quelqu'une des maintes nuances d'affectation, sans l'alliage de quelqu'une des maintes sortes de caprice, je le déclare devant le ciel, je pense que ce trésor serait acheté bon marché au prix de tous les autres biens terrestres. Mais comme cette créature angélique est, j'en ai peur, extrêmement rare dans toutes les conditions et rangs de la vie, et qu'elle est tout à fait refusée aux miens, nous autres chétifs mortels devons nous contenter de ce qui vient immédiatement après dans l'excellence féminine. Nous pouvons fournir un corps et un visage aussi beaux que n'importe quel rang de vie, une grâce rustique et naturelle, une modestie sans affectation et une pureté sans souillure, un esprit naturel et les rudiments du goût, une simplicité d'âme qui ne soupçonne pas, parce qu'elle ne les connaît pas, les voies obliques d'un monde égoïste, intéressé et fourbe, et le plus grand charme de tout, une douceur de caractère toujours prête à céder et une généreuse chaleur de cœur, reconnaissante de l'amour que nous donnons et, en retour, brûlant d'une ardeur plus qu'égale; toutes ces qualités avec un corps sain, une constitution solide et vigoureuse, tels que vos rangs élevés peuvent à peine espérer l'avoir, sont les charmes adorables de la femme dans mon humble sphère de vie[1078].
On aime à imaginer que ces mots ne sont que l'écho affaibli d'autres mots qu'il versa devant elle, avec ferveur et avec larmes, avec de solennelles promesses. Si jamais elle fut près d'être aimée par lui d'un amour de cœur, ce fut alors. La pauvre fille, ordinaire et faible, s'était développée en une noble femme. Elle n'avait pas les dons de surface et ces localisations partielles et rapides d'individualité qui font l'intelligence, l'esprit, tout ce qui saisit les choses par un point précis. Mais elle avait un fond de bonté élémentaire, instinctive, ingénue, qui est plus profonde que cela et supporte la vie entière. Au contact de cet homme supérieur qu'elle aimait à sa manière, d'une manière superbe, avec soumission, avec acceptation, avec abandon et oubli d'elle-même; par les souffrances mêmes qu'elle avait reçues de lui, elle s'était ennoblie. Elle avait mérité de lui cet hommage qui restera sa couronne. Elle était désormais son égale. C'est trop peu dire! Sa générosité la plaçait au-dessus de lui; c'était à lui maintenant à faire effort pour atteindre jusqu'à elle. Pauvre Burns! Que le génie lui-même est peu de chose en face de la bonté! Celle-ci est plus divine que tout.
Malgré ce rayon, cette lamentable histoire n'en était pas moins une calamité dans l'existence des deux époux. Pour Jane c'était le renversement de son modeste rêve; c'était la foi mutuelle rompue, la confiance perdue, et ce je ne sais quoi d'étranger d'introduit dans le mystère du foyer, qui ressemble à une souillure. Il n'y avait pas jusqu'à la simultanéité de deux naissances qui ne dût lui être une pensée affreuse. Si elle tentait de la chasser, les deux bébés sur sa poitrine la lui rappelaient sans cesse. Son chagrin s'alimentait à son dévoûment même. Cependant il est probable qu'elle fut encore la moins à plaindre des deux. Peut-être lui arriva-t-il ce qui arrive aux âmes d'une bonté parfaite: leur douceur gagne jusqu'aux douleurs qui les pénètrent. Le pardon commence son bienfait en celui qui pardonne. La naïve mansuétude de Jane mit son baume aux blessures mêmes par lesquelles elle coulait.