Ô Nature! tous tes aspects, tes formes,
Pour les cœurs sensibles, pensifs, ont des charmes!
Soit que le bon été réchauffe tout
De vie et de lumière,
Ou que l'hiver hurle en rafales orageuses,
Toute la longue et sombre nuit.

La Muse, nul poète ne la trouva jamais,
Tant qu'il n'apprit pas à errer seul,
Le long des méandres d'un ruisseau trottant,
Sans trouver longues les heures;
Oh! il est doux de vaguer, de rêver, de méditer
Une chanson que le cœur ressent![1145][Lien vers la Table des matières.]

CHAPITRE VI.

DUMFRIES.
Décembre 1791—Juillet 1796.

Dumfries est située sur la rive gauche de la Nith, à huit milles au-dessus de l'endroit où cette rivière se jette dans le Solway-Frith. Elle est dans une plaine ovale, qui s'étend dans un amphithéâtre de collines boisées, derrière lesquelles se dressent plus au loin des montagnes. Ses constructions en grès rougeâtre se marient heureusement aux riches verdures dont elle est entourée et par endroits envahie. Un grand nombre de châteaux et de maisons de campagne parsèment ses alentours. Si l'on efface quelques améliorations; si l'on enlève quelques rues, deux ponts nouveaux, on peut se représenter ce qu'elle était au dernier siècle.

C'était une petite ville provinciale assez bien bâtie, pittoresquement étalée le long de sa rivière, avec son vieux pont unique de neuf arches «si large que deux carrosses peuvent y avancer de front[1146]». Elle en était fière parce qu'il a été construit par Devorgilla, mère de John Baliol, le fondateur de Baliol Collège à Oxford. Malgré qu'il ait été fait de belle pierre, il commençait cependant à être décrépit; on commençait à en bâtir un second, qui fut inauguré en 1795[1147]. Elle comptait environ cinq mille âmes, et elle avait un air d'aisance et de propreté que tous les voyageurs ne manquaient pas de remarquer. «Nous arrivons à Dumfries, dit Pennant, ville élégante et bien bâtie[1148]

C'est qu'elle était vivante. Comme elle est située à l'endroit où la Nith commence à être navigable, elle avait son mouvement de navires. Les chemins de fer, en permettant de transporter facilement par tout le pays, les arrivages des contrées étrangères, ne les avaient pas encore centralisés dans quelques immenses métropoles de débarquement. Il fallait amener les denrées et les matériaux d'outre-mer le plus près des endroits où ils devaient être employés. Les arrivées se reparaissaient le long des côtes; les petits ports d'embouchure desservaient pour l'entrée et la sortie toute la région environnante. Oisifs et délaissés aujourd'hui, ils avaient alors leur activité. Dumfries avait la sienne. Il lui venait des navires d'Amérique, des Antilles, non pas en grand nombre, mais suffisants pour entretenir un peu de trafic. Elle avait, en outre, une fois par semaine, un important marché de bestiaux. «Ses marchés hebdomadaires de bétail noir sont d'un grand avantage»[1149], dit Pennant. Pendant longtemps il avait eu lieu le lundi. En 1659, pour empêcher le scandale d'y amener les bêtes le jour du sabbat, un acte du Parlement l'avait transféré au mercredi. Il y descendait surtout le bétail de Galloway, qui partait ensuite pour le Sud. Ce jour attirait une grande affluence de monde. «Arrivés à Dumfries, vers neuf heures, dit Dorothée Wordsworth, jour de marché, rencontré des foules de gens sur la route.... Nous fûmes heureux de quitter Dumfries, ce qui n'est guère un endroit agréable pour ceux qui n'aiment pas le bruit d'une ville, qui semble prospérer et devenir riche[1150]

Ce n'était là qu'une partie de l'animation de Dumfries. Elle était en même temps une ville de plaisance et de plaisir. C'était la seule cité importante dans ce parage, et, en vertu du titre qui fait la royauté des borgnes, elle s'appelait «la reine du sud». C'était un lieu de résidence d'hiver pour la noblesse des environs. Il y avait des courses en octobre. Les clubs de chasseurs à courre, qu'on nomme des Hunts, s'y donnaient rendez-vous. Le Caledonian Hunt lui-même y venait d'Édimbourg. C'était une époque de chasses, de courses, de banquets, de bals, d'assemblées, de représentations théâtrales, de fêtes de tous genres et plantureuses. «Outre les banquets quotidiens dans les hôtels, le Caledonian Hunt et le Dumfries Hunt ont donné chacun un bal et un souper qui, pour le nombre et le rang distingué des invités, la splendeur des toilettes, l'élégance et la somptuosité de la réception, la richesse et les variétés des vins ont surpassé tout ce qu'on a jamais vu en ce genre.[1151]» Un voyageur, R. Heron, a conservé l'aspect de ces semaines de réjouissance dans un tableau plein de mouvement. «En ces occasions, tous les hôtels et les auberges regorgeaient de monde. Dans la matinée, les rues n'offraient qu'une scène affairée de coiffeurs, d'apprenties modistes, de grooms, de valets, de voitures, allant, se pressant de toutes parts. Dans l'après-midi, tout le monde, jeunes et vieux, riches et pauvres, maîtres et domestiques, était dehors à suivre les chiens ou à regarder les courses. Quand la foule rentrait, on s'occupait avec le même affairement et la même animation ardente des intérêts de l'appétit. La bouteille, la chanson, la danse et la table à cartes occupaient la soirée, et donnaient au commerce social le pouvoir de retenir et de charmer jusqu'au retour du matin. Dumfries, par elle-même, ne pouvait offrir assez d'artisans de plaisir pour une si grande occasion. Il y arrivait des domestiques, des entremetteurs, des porteurs de chaises, des coiffeurs, des dames, les prêtres et les prêtresses de tous les séjours favoris où le Plaisir tient sa cour.... Naturellement les personnes gaies d'un sexe attiraient les personnes gaies et élégantes de l'autre[1152]». C'était donc une ville de dissipation. «C'est peut-être, disait encore Heron, une ville de plus de gaieté et d'élégance que n'importe quelle autre ville de même grandeur en Écosse[1152]». Il semble que Dumfries, par suite de son voisinage de la frontière, ressemblait davantage à une ville anglaise. La morosité presbytérienne y était tenue en échec par toutes ces distractions. Il y faisait meilleur vivre qu'en beaucoup d'autres endroits. C'était bien l'avis de Smollett: «Nous poursuivîmes notre voyage jusqu'à Dumfries, ville de commerce très élégante, près de la frontière anglaise. Nous y trouvâmes une abondance de bonnes provisions et d'excellent vin, à des prix très raisonnables, et une installation aussi bonne à tous égards que dans n'importe quelle partie du sud de l'Angleterre. Si j'étais confiné en Écosse a perpétuité, je choisirais Dumfries pour ma place de résidence.[1153]

Entre ces moments de fièvre, Dumfries retombait dans l'oisiveté et la torpeur des petites villes, surtout à une époque de rares et lentes communications. Ce désœuvrement n'était coupé que par la routine des fréquentations et des conversations de tavernes. Chambers, qui avait connu cette vie, en fait le tableau suivant; c'est le pendant de celui qui précède. «Le fléau des villes de province est la paresse partielle ou complète d'une grande partie des habitants. Il y a toujours un noyau de personnes qui vivent de leurs rentes, et un nombre plus considérable de commerçants à qui leur boutique ne prend pas la moitié de leur temps. Jusqu'à une période très récente, la dissipation, plus ou moins intense, était la règle et non l'exception parmi ces hommes-là, et, à Dumfries, il y a soixante ans, cette règle était en vigueur. En ce temps-là, les plaisirs de taverne étaient en vogue parmi des personnes qui, aujourd'hui, ne rentrent pas dans un endroit public de plaisir une fois par an. Le monotone gaspillage de vitalité et d'énergie dans ces réunions boissonnantes du soir était déplorable. Des toasts insipides, des railleries mesquines, du bavardage vide sur des incidents futiles, des discussions interminables sur des petites questions de faits, là où un almanach ou un dictionnaire auraient tranché la question, tout cela relevé par une chanson quand on pouvait en avoir une, formait le fond de la vie conviviale telle que je me rappelle l'avoir vue dans ces villes, pendant ma jeunesse. C'était une vie sans progrès, ni profit, ni la moindre lueur d'une tendance vers l'élévation morale[1154]

Tel était le milieu, bruyant ou torpide, mais toujours également grossier dans lequel Burns était transporté. C'était un séjour dangereux pour lui. Le plus évident péril était que cette ville de plaisirs fourmillait d'entraînements de tout genre auxquels il ne saurait pas résister. Un second était qu'il allait se trouver en contact avec l'aristocratie d'argent ou de naissance, dans les moments où elle déploie son luxe le plus offensant, et dans les jeux où elle fait parade de brutalité. Lui, si susceptible vis-à-vis de la véritable aristocratie du talent, devait se heurter à ce faste avec une sorte d'irritation. Les sentiments démocratiques latents en lui allaient en être excités. Il serait poussé à prendre une attitude irritée et agressive contre la société. Ce n'est pas que ces sentiments ne fussent naturels, ni même qu'ils fussent injustes. Mais la poésie ne vit pas bien de rancunes.