L'installation à Dumfries fut triste. L'appartement qu'ils occupaient était au premier étage d'une petite maison sise dans une des venelles qui descendent vers la rivière. Il consistait en trois étroites pièces, chacune avec une fenêtre sur la rue, et peut-être une cuisine en marteau. La chambre du milieu, environ de la grandeur d'une alcôve, était le seul endroit où Burns pouvait se retirer pour travailler. Au-dessous, au rez-de-chaussée, se trouvait le bureau du timbre, dont le distributeur, John Syme, était un ami de Burns; au-dessus habitait un honnête forgeron[1155]. Ce dut être, comme le remarque très bien Chambers, un dur changement pour la famille[1156]. Au lieu du logement primitif mais spacieux d'Ellisland, de la porte toujours ouverte par où les enfants vont jouer dehors, il fallait se loger au haut d'un escalier sombre, s'entasser dans quelques pièces étriquées, garder les enfants à la maison. Au lieu de l'abondance fruste des produits d'une ferme, il fallait acheter le pain, le lait, le beurre que les bonnes vaches fournissaient copieusement. Tous devaient ressentir cette sensation de gêne et presque d'oppression physique, qu'éprouvent les campagnards quand ils viennent demeurer à la ville.
Pour Burns, la tristesse allait encore plus avant. Il sentait tout ce qu'il venait d'abandonner sans retour; son âme en était indiciblement affligée. Il entrait avec découragement dans cette vie mesquine et subordonnée de commis et de fonctionnaire. Il semble que, dès son arrivée, il ait demandé à la boisson l'oubli ou l'étourdissement. La première lettre qu'il ait écrite de Dumfries est lamentable.
Mon cher Ainslie, pouvez-vous secourir un esprit malade? Pouvez-vous, parmi les horreurs de la pénitence, du regret, du remords, de la migraine, de la nausée et de tous les autres chiens d'enfer acharnés après un pauvre malheureux qui a été coupable du péché d'ivresse;—pouvez-vous dire des mots calmants à une âme troublée?
Misérable perdu[1157] que je suis! J'ai essayé, tout ce qui d'habitude m'amusait, mais en vain. Il faut que je reste assis ici, comme un monument de la vengeance réservée aux méchants; me voici comptant chaque tic-tac de l'horloge, pendant que lentement, lentement, elle compte ces fainéantes coquines d'heures qui (maudites soient-elles!) s'étendent devant moi, chacune derrière sa voisine et chacune avec un fardeau d'angoisse sur le dos pour le déverser sur ma tête désignée. Et il n'y a personne pour me prendre eu pitié; ma femme me gourmande, mon métier me harasse et mes péchés viennent me regarder en plein visage, chacun d'eux racontant une histoire plus amère que son compagnon! Quand je vous dis que même (ici il y avait probablement un mot grossier qui a été supprimé) a perdu son pouvoir de me distraire, vous devinez quelque chose de l'enfer que j'ai en moi et tout autour de moi[1158].
Cette lettre terrible est le prélude qui convient au dernier acte de cette destinée qui s'en va vers le pire. Entre ce moment-là et celui qui arrêtera sous son sceau funèbre toutes les agitations de ce cœur, quatre années et demi s'étendent. Années sans clartés, années de détresse, de désespoir, de débâcle, années de dilapidation physique, et, puisqu'il faut dire le mot, de déchéance morale. Toutes les tristesses d'une vie qui, au sommet de la colline, n'a pas su choisir, et qui descend vers son terme par les versants mauvais.[Lien vers la Table des matières.]
I.
FIN DE L'ÉPISODE DE CLARINDA.
Quelques semaines après l'arrivée de Burns à Dumfries, Clarinda rentra dans sa vie, pour un peu de temps, d'une façon inattendue. Il reçut d'elle, au mois de novembre, une lettre dont le contenu était cruel. C'était une de ses anciennes aventures, celle avec la fille de la Cowgate, qu'il pouvait croire engloutie dans le passé, et qui, par une voie détournée, le ressaisissait. La lettre de Clarinda lui parlait avec une amertume ironique qui perçait à travers la froideur affectée de la forme.
Je prends la liberté de vous adresser quelques lignes, en faveur de votre ancienne connaissance, Jenny Clow qui, selon toute apparence, est en ce moment mourante. Obligée, par tous les symptômes d'un dépérissement rapide, de quitter son service, elle a pris une chambre dépourvue des objets de nécessité commune; sans personne qui la soigne et la pleure. Dans des circonstances si affligeantes, vers qui peut-elle se tourner plus naturellement, pour implorer un peu d'aide, que vers le père de son enfant, vers l'homme pour l'amour de qui elle a souffert mainte nuit triste et anxieuse, séparée du monde, sans autre compagnon que le Péché et la Solitude? Vous avez maintenant une occasion de prouver que vous possédez réellement ces beaux sentiments que vous avez dépeints de façon à acquérir la juste admiration de votre pays. Je suis convaincue que je n'ai besoin de rien ajouter de plus pour vous persuader d'agir comme toutes les considérations d'humanité et de gratitude doivent le dicter. Je vous fais, Monsieur, mes sincères souhaits[1159].
C'était là un de ces péchés qui sortaient du passé pour venir le regarder en plein visage et dont chacun racontait une histoire plus amère que son voisin. Il répondit à Clarinda que «l'histoire de la détresse de cette pauvre fille faisait pleurer du sang à son cœur». Il la priait d'envoyer à la mourante quelques secours, en attendant qu'il arrivât lui-même à Édimbourg où il devait aller pour affaires avec Creech. «Je n'aurai pas été deux heures dans la ville, que j'aurai vu la pauvre fille et essayé ce qu'on peut faire pour la soulager. Il y a longtemps que j'aurais pris mon fils avec moi, mais elle n'a jamais voulu y consentir». Il ajoutait qu'il irait voir Clarinda pour lui rembourser les avances qu'elle aurait faites[1160].
Au moment où Burns lui annonçait sa prochaine arrivée à Édimbourg, Clarinda se trouvait justement à une crise importante de sa vie. Elle avait pris la résolution d'aller aux Indes occidentales rejoindre son mari. Au mois d'août 1790, elle avait perdu le plus jeune de ses fils; il ne lui en restait plus qu'un, dont l'éducation la tourmentait, car ses ressources étaient faibles[1161]. Au mois d'août 1791, elle avait été surprise de recevoir une lettre de son mari, où il la chargeait de faire donner à leur fils la meilleure éducation, et où il l'invitait à venir le retrouver à la Jamaïque. Il ajoutait que, si elle s'y refusait, il donnerait aussitôt des ordres pour que son garçon fût envoyé à ses correspondants à Londres et reçût le reste de son éducation à l'École de Westminster ou au collège de l'Eton. C'était la séparation de la mère et de l'enfant[1162]. La pauvre Clarinda hésita. Son hésitation était naturelle. Il lui en coûtait d'aller reprendre, au bout du monde, la vie commune avec un homme qu'elle n'aimait pas. D'un autre côté, l'éducation de son fils dépendait de la bonne volonté du père; si une réconciliation se faisait, c'était l'enfant qui en profiterait. «Si je pars, j'ai la terreur de la mer et celle non moindre du climat; par dessus tout, l'horreur de retomber dans la misère, au milieu d'étrangers, et presque sans remède. Si je refuse, je dois dire à mon seul enfant (en qui toutes mes affections et mes espérances sont entièrement concentrées) adieu pour toujours; lutter seule et sans protection contre la pauvreté et la censure du monde[1163]». Elle espérait toutefois que le caractère jaloux de son mari était calmé par une plus grande connaissance du monde; elle disait, non sans mélancolie, «que le temps et ses malheurs, en altérant sa personne et sa vivacité, rendaient moins probable qu'elle serait exposée à ses soupçons[1163]». Elle prit finalement la résolution d'aller à la Jamaïque. Il est vraisemblable que, en dehors des considérations qu'elle exposait à ses amis, d'autres sentiments plus secrets avaient préparé son esprit à ce rapprochement. L'amour et l'abandon de Burns devaient y être pour quelque chose. Cet amour, en portant atteinte aux amitiés qui l'entouraient, l'avait plus isolée; cet abandon, avec sa dure leçon, l'avait assagie. Il n'est pas rare que l'amant, en tuant les illusions dans le cœur d'une femme, enlève l'obstacle qui empêchait celle-ci de vivre tranquillement avec son mari. La chute du rêve qui souvent éloigne les femmes de la réalité, les y ramène; les déceptions les réconcilient avec leur vie; elles la recommencent ayant perdu les prétentions qui la leur faisaient paraître odieuse; elles finissent par y prendre goût et y trouver quelque douceur. Il se produisait quelque chose de cet accommodement dans la nature pratique de Clarinda. Cette phrase-ci n'en a-t-elle pas le ton résigné: «Ceci me semble le choix préférable; c'est sûrement le sentier du devoir et, par conséquent, je puis espérer que la bénédiction de Dieu accompagnera mes efforts pour être heureuse avec celui qui a été l'époux de mon choix et le père de mes enfants?[1164]». Au mois d'octobre 1791, un peu avant la lettre à Burns, elle avait répondu à son mari qu'elle irait le rejoindre. Mais le navire qui devait l'emmener ne partait qu'au printemps[1165]. Elle était donc au moment des adieux quand Burns lui annonça qu'il allait arriver à Édimbourg. Elle ne put obtenir de son propre cœur le refus de le voir.