Le 29 novembre 1791, pour la dernière fois de sa vie, Burns alla à Édimbourg, et les deux amants se retrouvèrent. Près de quatre années s'étaient écoulées depuis leur séparation, pendant lesquelles l'affection de Clarinda n'avait cessé d'errer autour de l'ingrat. Il avait vieilli: les fatigues et les excès avaient fatigué ses traits. Mais quand il reparut, obscur dans cette ville jadis émue de lui, il sembla à sa maîtresse qu'elle revivait dans la splendeur de ces mois anciens. Lui retrouva sans doute ses regards d'autrefois, ces mots qui savent rendre irrésistibles les excuses et charment les jalousies. Tout fut oublié jusqu'aux paroles amères qu'elle lui avait écrites. N'étaient-elles pas une preuve qu'elle avait souffert? L'ancienne passion, si longtemps contenue, monta comme un vin furieux. Il semble que la volonté de Clarinda en fut troublée et vaincue. Les cœurs longtemps sevrés de la tendresse qu'ils portent en eux et privés d'amour en proportion de l'amour qu'ils nourrissent, sont saisis de vertige lorsque, l'obstacle disparu, cette détresse s'assouvit de cette plénitude. Ils se précipitent vers leur rêve, avec un oubli et par suite avec un don entier d'eux-mêmes, et les dernières consommations de l'amour naissent souvent des premiers transports de ces surprises. Les deux amants restèrent ensemble une semaine, pendant laquelle ils se virent en secret.
Ô mai, ton matin jamais ne fut si doux
Que la sombre nuit de décembre,
Car étincelant était le vin rosé
Et secrète était la chambre,
Et chère était celle que je n'ose nommer
Mais dont toujours je me souviendrai[1166].
Ce fut une semaine de bonheur âpre et poignant, comme celui qu'on goûte à la veille des séparations, où deux cœurs sentent combien ils tiennent l'un à l'autre, par leur déchirement même. Ils s'efforcent de ramasser toutes les dernières joies mais prennent du même coup le commencement de la souffrance, et ils s'enivrent de délices navrées. La séparation se fit dans les larmes. Celles de Clarinda étaient sincères, quoique peut-être elle en eût versé de plus amères encore aux heures de son délaissement. Celles de Burns l'étaient aussi. Sa faculté d'éprouver des sentiments passagers, avec autant de violence que s'ils étaient durables, était surexcitée. Dans le moment, il souffrit peut-être autant que la pauvre femme. De cet arrachement sortit une admirable pièce, simple et émouvante comme ces paroles d'adieu, ordinaires par le sens mais palpitantes de soupirs et de sanglots.
Un tendre baiser et nous nous séparons;
Un adieu et puis c'est pour toujours!
Je boirai à toi, avec les larmes de mon cœur,
Mon gage sera le combat de mes soupirs et de mes sanglots!
Qui peut dire que la Fortune l'afflige
Tant qu'elle lui laisse l'étoile de l'espérance?
Pour moi, aucun scintillement joyeux ne m'éclaire;
Le sombre désespoir m'enveloppe tout autour.
Je ne blâmerai jamais ma faiblesse et mon amour,
Rien ne pouvait résister à ma Nancy;
Rien que la voir c'était l'aimer,
N'aimer qu'elle et l'aimer à toujours.
Si nous n'avions jamais aimé si passionnément,
Si nous n'avions jamais aimé si aveuglément,
Si nous ne nous étions jamais vus ou jamais quittés,
Nous n'aurions jamais eu nos cœurs brisés.
Adieu donc, toi la première et la plus belle!
Adieu donc, toi la meilleure et la plus chère!
À toi soient toutes les joies, tous les trésors,
La Paix, le Contentement, l'Amour et le Plaisir!
Un tendre baiser et nous nous séparons!
Un adieu, hélas! et c'est pour toujours!
Je boirai a toi dans les larmes de mon cœur!
Mon gage sera le combat de mes soupirs et de mes sanglots![1167]
Avec ces désespoirs, les deux amants s'arrachèrent aux bras l'un de l'autre. Burns rentra à Dumfries, dans le calme de sa maison et la routine de sa vie. Il resta quelque temps troublé de ces émotions. Dès le 15 du mois de décembre, on voit qu'il avait déjà écrit six lettres à Clarinda; presque une par jour[1168]. Ces lettres, comme la plupart de celles de cette époque, ont été perdues ou détruites. Son cœur s'en retournait à Édimbourg. Tantôt il voyait arriver le navire qui allait emporter son amie.
Voici l'heure, le navire arrive!
Ma bien-aimée Nancy, ô adieu!
Séparé de toi, puis-je survivre?
De toi que j'ai si bien aimée?
Sans fin et profonde sera ma douleur;
Je ne verrai pas un rayon d'espoir,
Sinon cette précieuse et chère croyance
Que tu te souviendras toujours de moi.
Le long du rivage solitaire,
Où les rapides oiseaux de mer crient autour de moi,
Par-delà les flots roulants, bondissants, mugissants,
Je tournerai vers l'ouest mon œil pensif.