II.
OPINIONS POLITIQUES, TRACAS.

C'est à Dumfries que Burns se trouva, pour la première fois, mêlé aux agitations de la politique. Jusque-là il avait vécu dans son isolement campagnard; l'écho des événements arrivait à lui comme ces roulements de tonnerre affaiblis, qui révèlent de très lointains orages. Il avait, dans ses vers et par quelques-uns de ses actes, fait preuve de Jacobitisme. Mais c'était là un sentiment romanesque, presque historique, qui ne tirait pas à conséquence et ne portait sur aucun intérêt présent. Il arriva dans les villes au moment où le puissant émoi de la Révolution Française agitait tous les esprits et excitait de toutes parts des enthousiasmes ou des colères. L'ébranlement du cataclysme gigantesque soulevait, en tous pays, des désirs, des projets, des tentatives de réforme ou de révolution; et aussi des résistances, des alarmes, des indignations. En sorte que les luttes particulières prenaient quelque chose de la gravité du drame de France, et que les discussions à son propos avaient l'âpreté de luttes immédiates. Les moindres remous dans la plus lointaine baie portaient le reflet au grand navire qui sombrait dans son incendie, et recevaient de lui un caractère tragique. Les passions publiques étaient exaltées, presque à leur paroxysme; la somme de haine que les hommes ont toujours à la disposition de leurs opinions, cessant d'être employée aux croyances religieuses, s'était précipitée dans les convictions politiques. Il fallait prendre parti pour ou contre la Révolution. Par ses origines plébéiennes, son éducation, son impatience de toute supériorité, sa colère contre les distinctions sociales, Burns devait fatalement aller au parti dont les tendances étaient démocratiques. Dans ces temps où il était dangereux, surtout pour un agent du Gouvernement, de manifester ses préférences, un autre aurait tenu les siennes secrètes ou ne les aurait manifestées qu'à bon escient. Mais il n'était pas homme à garder en lui ce qu'il ressentait. Les convictions prudentes et taciturnes n'étaient pas son fait. Par suite de sa nature, il était impossible que ses opinions n'éclatassent pas au dehors, et par suite de son génie, qu'elles le fissent sans quelque chose de frappant. Il était certain qu'un acte audacieux, quelque parole coupante de sarcasme ou brillante d'éloquence, attireraient l'attention sur lui. Il y a des hommes dont les discours sont éclatants comme des glaives. Cela ne tarda pas à arriver.

Un jour de la fin de février 1792, un brick aux allures suspectes fut signalé dans le Solway-Frith. Burns était un des employés qui furent envoyés pour surveiller ses mouvements. Le lendemain, le brick échoua sur un banc de sable et on put apercevoir que l'équipage était nombreux, bien armé, décidé à ne pas se rendre sans lutte. On dépêcha aussitôt un des excisemen, Lewars, à Dumfries, et un autre à Ecclefechan, pour en ramener un peloton de dragons. Burns fut laissé avec quelques hommes pour surveiller le navire et empêcher que la marchandise ne fût débarquée. Pendant qu'il se promenait de long en large sur les galets et les roseaux du rivage, «de méchante humeur que les renforts tardassent à venir», il composa une de ses amusantes chansons: Le diable a emporté l'exciseman. Quand Lewars revint avec les soldats, Burns se mettant à leur tête, l'épée à la main, marcha à travers l'eau et fut le premier à aborder le brick. L'équipage perdit courage bien que plus nombreux et se rendit. Le vaisseau fut saisi et vendu aux enchères, le lendemain, à Dumfries, avec toutes ses armes et toute sa cargaison. À cette vente, Burns dont la conduite avait été fort louée, acheta quatre caronades. C'est une emplette qui, à première vue, semble étrange. On en a l'explication lorsqu'on sait qu'il les envoya, selon Lockhart, à la Convention, avec une lettre où il priait cette assemblée de les accepter comme un témoignage de son admiration et de son estime. Le cadeau et l'envoi furent arrêtés à la douane de Douvres[1182].

Lockhart, qui fut avec persistance un tory étroit, condamne lourdement cet acte de Burns, bien qu'il soit forcé de reconnaître que l'Angleterre n'était pas alors en guerre avec la France, «mais, dit-il, chacun sentait qu'elle ne tarderait pas à l'être[1182]». Chambers, qui a étudié de plus près cette question et qui a pris la peine de parcourir les journaux de l'époque, fait rentrer les faits dans de plus justes proportions. Il remarque que la Convention n'existait pas encore à la fin de Février 92; que, moins d'un mois auparavant, Georges III avait ouvert le parlement dans des termes où il se félicitait de la paix et de la prospérité du pays; que le trois pour cent était à 96; que l'ambassadeur anglais ne fut rappelé qu'au mois d'août; que la guerre ne fut déclarée qu'au mois de janvier suivant, et qu'une démonstration de sympathie envers le gouvernement français n'était nullement un acte d'hostilité contre le gouvernement anglais. Bien plus, les journaux et l'opinion de la contrée étaient favorables à la Révolution française, au point qu'à la fin de 1792, une souscription était ouverte à Glascow «pour aider les Français à continuer la guerre contre les princes émigrés et les pouvoirs étrangers, par qui ils pourraient être attaqués», et le journal annonçait que la souscription s'élevait déjà à 1200 livres sterling[1183]. Il est possible cependant que, par suite des délais de l'envoi et des lenteurs du trajet, les canons soient arrivés à Douvres seulement vers la fin d'avril, quand la guerre avait éclaté entre la France et l'Empereur; et que les autorités anglaises aient cru devoir intercepter un envoi d'armes, fait par un particulier à une nation en hostilité contre un souverain allié. C'était de la part de Burns un acte original, mais nullement irrégulier, et il est peu probable qu'il faille attribuer à cela les ennuis qui ne tardèrent pas à l'assaillir.

Ils devaient être causés par des actes, plus hardis et plus significatifs en eux-mêmes, mais dont la gravité tint aussi au changement qui s'était produit dans l'opinion publique et dans l'attitude du gouvernement. La première avait été affectée par l'emprisonnement de Louis XVI et les massacres de septembre; la seconde, par le sentiment réel ou feint de la contagion révolutionnaire qui le menaçait. En effet, entre les premiers mois de 1792 et les derniers, des événements importants avaient eu lieu dans le pays. C'est l'année qui est marquée par la naissance et le développement des sociétés révolutionnaires anglaises et par une puissante fermentation des esprits.

Il existait bien, depuis 1780, des sociétés et des clubs, formés en vue d'obtenir une réforme parlementaire, jugée dès lors nécessaire et qui ne fut accomplie qu'en 1832[1184]. En 1780, une société d'Information Constitutionnelle avait été créée et avait répandu des quantités de pamphlets sur cette question. En 1782 et en 1785, Pitt lui-même avait proposé à la Chambre des Communes des motions ayant pour objet de modifier le système d'élection. En 1789, la réunion d'un club de whigs, connu sous le nom de Société de la Révolution[1185], et le célèbre sermon du Dr Price avaient motivé les fameuses Réflexions de Burke sur la Révolution française[1186]; celles-ci avaient fait sortir du sol toute une littérature de réponses, parmi lesquelles se distinguaient les Droits de l'Homme de Thomas Paine[1187]. Mais ces associations étaient isolées, avaient peu d'influence; leur programme se bornait à une réforme contenue dans les limites constitutionnelles; et les discussions sur la Révolution française semblaient porter sur une question étrangère aux pays et presque historique. Vers le commencement de 1792, les germes d'opposition, cachés jusque-là, se manifestèrent et se répandirent avec une singulière rapidité. Des sociétés politiques pullulèrent sur toute l'étendue du royaume. Le 25 de janvier, un cordonnier, nommé Thomas Hardy, écossais de naissance, établi à Londres, fonda, avec neuf amis, une association sous le nom de Société Correspondante de Londres. Son titre indique où était sa force. Elle devait se mettre en rapport avec les autres réunions analogues. Elle était habilement organisée en divisions de quarante-cinq membres, qui se constituaient au fur et à mesure que le nombre des membres augmentait; elles envoyaient un délégué au Comité central, lequel se réunissait tous les jeudis soir. Les affiliations se présentèrent bientôt en quantités considérables et, avant la fin de l'année, Hardy estimait qu'elles atteignaient vingt mille, «nombre qui dépasse de beaucoup le corps entier d'électeurs dont dépend une majorité à la Chambre des Communes[1188]». À la fin de mars, il se fonda la Société des Amis du Peuple composée des hommes du parti whig éminents par leur rang, leurs talents ou leur ascendant; Lord Daer, l'ancien protecteur de Burns, Thomas Erskine le célèbre avocat, plusieurs membres du Parlement en faisaient partie. De tous côtés, dans les comtés, en Irlande, et surtout en Écosse, des sociétés se formèrent sous ce dernier titre. En Février, Thomas Paine avait publié la seconde partie de ses Droits de l'Homme dont la vente fut si considérable que, dès l'été, il offrit, avec les profits, la somme de 25,000 francs à la Société d'Information Constitutionnelle[1189]. Après avoir demandé la réforme d'abus indéniables, le Programme de ces sociétés s'était accentué et réclamait le suffrage universel et des parlements annuels.

Au mois de novembre, la Société Correspondante de Londres, indignée du manifeste du Duc de Brunswick, avait, de concert avec d'autres sociétés, envoyé une adresse à la Convention, qui l'avait reçue et l'avait fait lire aux armées. On y trouvait des passages écrits dans le style de l'époque:

Bien que menacés par un oppressif système de contrôle, dont les empiétements graduels mais continus ont privé cette nation de presque toute la liberté dont elle était fière et nous a presque réduits à l'abject esclavage d'où vous venez de sortir, cinq mille citoyens anglais, dans leur indignation, se mettent virilement en avant, pour sauver leur pays de l'opprobre attiré sur lui par la conduite indolente de ceux qui sont au pouvoir. Ils considèrent que c'est le devoir des Bretons d'encourager et d'aider, autant qu'il est en leur pouvoir, les champions du bonheur humain, et de jurer a une nation, qui poursuit le plan que vous avez adopté, une amitié inviolable. Que cette amitié soit désormais sacrée entre nous! Puisse une vengeance terrible saisir l'homme qui essayerait d'en causer la rupture.

Bien que nous paraissions être si peu à présent, soyez assurés, Français, que notre nombre augmente journellement. Il est vrai que le bras menaçant et levé de l'autorité tient à présent les timides à l'écart—que des imposteurs actifs et partout répandus trompent constamment les crédules—et que l'intimité de la Cour avec des traîtres reconnus a quelque effet sur les naïfs et les ambitieux. Mais nous pouvons vous apprendre avec certitude, Amis et Hommes Libres, que la lumière a fait des progrès rapides parmi nous. La curiosité a pris possession de l'esprit public, le règne uni de l'Ignorance et du Despotisme disparaît. Les hommes maintenant se demandent entre eux: «Qu'est-ce que la Liberté? Quels sont nos Droits?» Français, vous êtes déjà libres, et les Anglais se préparent à le devenir[1190].

On trouvait dans ce même document, qui fut un peu plus tard publié par les journaux anglais, les phrases suivantes, dans lesquelles Georges III était directement visé: