Que les despotes allemands agissent comme il leur plaît. Nous nous réjouirons de leur chute, en ayant compassion, cependant, de leurs sujets esclaves. Nous espérons que cette tyrannie de leurs maîtres deviendra le moyen de rétablir dans la pleine jouissance de leurs Droits et de leurs Libertés des millions de nos semblables.

C'est donc avec indifférence que nous voyons l'électeur du Hanovre joindre ses troupes aux traîtres et aux brigands; mais le Roi de la Grande-Bretagne fera bien de se rappeler que ce pays-ci n'est pas le Hanovre. S'il oubliait cette distinction, nous ne l'oublierions pas[1190].

Au même moment, la Société Constitutionnelle avait envoyé à la Convention deux délégués qui avaient échangé avec le président le baiser de la fraternité. Dans leur adresse, à la barre de l'Assemblée, ils annonçaient que «d'innombrables sociétés semblables à la leur, se formaient dans toutes les parties de l'Angleterre, de l'Écosse et de l'Irlande et qu'elles y éveillaient un esprit de recherche universelle dans les abus compliqués du gouvernement et s'enquéraient des moyens simples de réforme[1191]».

Cependant le roi, les ministres, particulièrement Pitt et Dundas qui était secrétaire pour l'Écosse, la majorité du parlement, les tories, ceux qu'on appelait les whigs alarmistes, s'étaient émus de cette agitation. Dès le mois de mars, Georges III l'avait visée dans une proclamation royale. En novembre, un magistrat nommé John Reeves forma une Association pour défendre la Liberté et la Propriété contre les Républicains et les Niveleurs[1192]. Des associations «loyales» se créèrent en face des associations révolutionnaires ou réformatrices. Tout ce qui, en Angleterre, était alarmé de l'avenir et satisfait du présent, y appartint ou les appuya. Le soutien du gouvernement leur donna de la force. On répandit des bruits de conspiration, d'anarchie, de pillage. On menaça les tavernes qui prêtaient leurs salles aux sociétés jacobines, de leur retirer leur licence; on inquiéta les vendeurs de journaux; on condamna les colleurs d'affiches[1193]. On sévit contre les moindres paroles. Un ministre dissident de Plymouth, le Rev. William Winterbotham, ayant dit dans un sermon que sa «majesté était placée sur le trône à condition d'observer certaines lois et règles et que, si elle ne les observait pas, elle n'avait pas plus de droits à la couronne que les Stuarts», était condamné à quatre années d'emprisonnement à Newgate[1194]. John Frost, avoué riche et estimé, ancien ami politique de Pitt, ami de Sheridan, fut accusé, d'après le témoignage d'un individu quelconque, d'avoir dit dans un café quelque chose sur «ce que l'égalité était un droit naturel de l'homme et sur ce qu'il avait une prédilection pour le républicanisme.» Il fut condamné à six mois de prison, une heure de pilori, à déposer caution de bonne conduite pour cinq années et fut rayé du rôle des attorneys[1194]. Lorsque, l'année suivante, le moment de lui appliquer la peine du pilori fut fixée, toute la ville fut en quelques instants couverte de petits placards annonçant le jour et l'heure de l'exécution. Le pilori fut immédiatement démoli par la foule et Frost libéré; mais il prit froidement le bras de Horne Tooke qu'il rencontra par hasard et s'en retourna à la prison[1195]. On condamna Thomas Paine qui était alors en France et ne revint jamais en Angleterre, malgré un admirable plaidoyer de Thomas Erskine, le frère du protecteur de Burns. Lorsque George III apprit que Thomas Erskine se chargeait de la défense de Paine, il contraignit le prince de Galles à écrire à l'illustre avocat une lettre qui amena sa démission immédiate comme attorney général près du Prince[1196]. Le lendemain du jugement de Paine, une nouvelle société fut créée sous la présidence d'Erskine: Les Amis de la Liberté de la Presse. Le 13 décembre, le parlement fut prématurément convoqué pour entendre un discours du trône, dans lequel il était parlé d'un dessein de tenter la destruction de la Constitution et la subversion de tout ordre et de tout gouvernement.

En sorte que tout le pays était travaillé d'une formidable effervescence; la bataille faisait rage entre les sociétés libérales ou révolutionnaires d'un côté et les sociétés réactionnaires ou conservatrices de l'autre. Celles-ci employaient tous les moyens d'intimidation, jusqu'à la dénonciation. Le gouvernement avait pris parti dans la lutte et se considérait comme attaqué par les propositions de réforme. On voit combien la situation était, à la fin de 1792, changée de ce qu'elle avait été au commencement, et combien les mêmes actes qui, au mois de février, étaient simplement indifférents, seraient devenus significatifs au mois de novembre.

Ce double mouvement s'était produit en Écosse, mais avec plus de force dans chaque sens, et par conséquent plus de violence dans le choc. Les principes nouveaux trouvaient dans l'organisation essentiellement démocratique de l'Église calviniste un terrain favorable. Les sociétés se multiplièrent. Lorsqu'en 1793 on proposa un congrès des sociétés de Londres et des Provinces, ce fut à Édimbourg qu'il eut lieu[1197]; quarante-cinq sociétés écossaises y envoyèrent des délégués[1198]. D'un autre côté, le parti tory était là plus nombreux et plus puissant, en même temps que plus étroit et plus fanatique qu'ailleurs. Il comprenait presque entièrement «la richesse, le rang, l'administration du pays et les trois quarts de la population[1199].» L'impiété de la Révolution française assurait à cette réaction tout ce qui était pieux, ses excès tout ce qui était timide; tandis que la distribution des emplois achetait tout ce qui était vénal[1200]. Les conseils municipaux, qui étaient les principaux électeurs du Parlement, nommaient leurs successeurs, et par conséquent se renommaient indéfiniment eux-mêmes. Les personnes qui étaient envoyées comme jurés aux cours criminelles, étaient choisies par le shérif du comté et, lorsqu'elles étaient arrivées, subissaient un nouveau choix de la part des juges[1201]. Il n'y avait pas de libres institutions politiques, car le gouvernement parlementaire n'avait jamais fonctionné en Écosse. Le parti tory, maître des emplois, des tribunaux, des collèges, de l'Église, affectait de considérer les opposants comme des ennemis de toutes les institutions. Ce fut une véritable persécution. Pendant cette année de 1792, un jeune avocat de talent, nommé Thomas Muir, avait pris part, à Glascow, à la création d'une société nommée Les Amis de la Constitution et du Peuple; et un clergyman, le Rév. Thomas Palmer, fellow de Queen's collège à Cambridge, avait, à Dundee, aidé à la fondation d'une société semblable, La Société des Amis de la Liberté[1202]. Tous deux, accusés de sédition, furent déclarés coupables par des jurés influencés par l'opinion des juges. Lorsque les verdicts furent rendus, «la Cour avait à exercer son pouvoir discrétionnaire de fixer la sentence, qui pouvait aller d'une heure d'emprisonnement à la transportation à vie.[1203]». Cette dernière peine n'était pas et «n'avait jamais été employée en Angleterre pour le crime de sédition. C'était alors un châtiment terrible, impliquant un voyage de plusieurs mois, la misère dans une colonie nouvelle, plus de communication avec la terre natale et ceux qu'on y laissait, et de telles difficultés de retour qu'un homme transporté était considéré comme un homme qu'on ne reverrait plus[1203]». Muir fut condamné à quatorze années de transportation; Palmer à la même peine. Jeffrey, alors jeune homme, assistait au jugement avec sir Samuel Romilly. «Ni l'un ni l'autre, dit lord Cockburn, ne l'oublia jamais. Jeffrey n'en parlait jamais sans horreur[1204].» Lorsque, en 1793, le congrès des sociétés de réforme eut lieu à Édimbourg, sans le moindre trouble, les deux délégués de la Société Correspondante de Londres, Margarot et Gerrald, qui étaient étrangers, et le secrétaire général du congrès, Skirving, furent arrêtés, jugés, il est presque impossible de dire sur quelle accusation, et condamnés également à quatorze années de transportation. Le sort de ces victimes fut lamentable: Gerrald et Skirving moururent en arrivant à Botany-Bay; Palmer mourut en revenant à l'expiration de sa peine; Muir s'échappa, mais fut blessé et vint mourir à Chantilly; Margarot seul revint en Angleterre, âgé, brisé, et traîna quelque temps encore, grâce aux secours de ceux de ses anciens amis qui survivaient[1205]. «Pour retrouver l'esprit judiciaire de cette cour, dit Cockburn, il faut remonter aux jours de Lauderdale et de Dalzell.[1206]»

Dans la société, la haine des tories contre toute tendance libérale se faisait sentir d'une façon plus violente encore qu'en Angleterre. Comme toutes les places et toute l'influence étaient entre leurs mains, ils frappaient de proscription ceux qui étaient connus pour leurs principes whigs ou qui étaient soupçonnés d'en avoir. Les jeunes gens qui entraient au barreau marqués de cette tache voyaient toutes les portes officielles se fermer devant eux; les juges leur étaient hostiles; les affaires s'éloignaient d'eux[1207]. Plusieurs furent contraints de s'exiler d'Édimbourg et d'aller à Londres. Même autour des avocats connus, le vide se faisait.

«Le pays, dit Mrs. Fletcher dans son autobiographie, devint alarmé à un point extrême, et les atrocités commises en France par une faction sans principes, les pires ennemis de la liberté, produisirent une telle horreur en Écosse, spécialement dans les classes élevées, que tout homme était considéré comme un rebelle qui ne soutenait pas les mesures tory du gouvernement. Mr Fletcher néanmoins resta fidèle à ses principes whig.... À cette époque, et pendant plusieurs années plus tard, telle était en Écosse la terreur des principes libéraux, qu'aucun membre du barreau qui les professait ne pouvait espérer une clientèle. Comme il n'y avait pas de jury dans les affaires civiles, on croyait que les juges ne décideraient pas en faveur d'un plaideur qui aurait employé un conseil whig.... Nous fûmes souvent, à cette époque, réduits à notre dernière guinée; mais telle était ma sympathie pour les sentiments publics de mon mari, que je ne me rappelle aucune période de ma vie mariée qui ait été plus heureuse que celle où nous souffrions à cause de notre conscience.[1208]»

Il fallait, pour résister à cette conspiration, la vaillance et la gaîté de cette charmante femme. Un petit fait qui revient à sa mémoire indique jusqu'à quel point cette haine des Tories portait le trouble dans les existences particulières.

«Au printemps de 1795, nos amis, Mr et Mrs Millar, partirent pour l'Amérique, bannis par le flot puissant de la rancune tory qui assaillait si sauvagement Mr. Millar. Il avait fait partie de la Société des Amis du Peuple. Il perdit son occupation professionnelle, bien que ce fût un homme très capable et très honorable; il éprouva un tel dégoût de l'état des affaires en Écosse qu'il prit la résolution d'aller chercher la paix et la liberté aux États-Unis d'Amérique. Je ressentis le départ de Mrs Millar comme une grave perte. Deux ans plus tard elle revint, veuve; et notre amitié dura jusqu'à sa mort.[1209]»