Mardi le 4 Juin 1793 (jour de naissance du roi Georges III) un déploiement inaccoutumé de loyalisme s'est manifesté très clairement dans tous les rangs des habitants de cette ville. En outre de ce que nous avons remarqué la semaine dernière, ce n'est que justice de noter le loyalisme ardent de nos jeunes gens. S'étant procuré deux effigies de Tom Paine, ils les ont promenées par les principales rues de notre cité et, à six heures du soir les ont jetées dans des feux de joie, aux applaudissements patriotiques de la foule qui les entourait[1218].
Le matin de cette belle journée, des dames avaient apporté au président de l'association des écharpes de satin bleu sur lesquelles elles avaient brodé les mots: «Dieu sauve le Roi». Les membres du club, à qui ces insignes furent remis, les portèrent toute la journée autour de leurs chapeaux. Il y eut un banquet, avec quatorze toasts bien adaptés, et le quinzième fut «Dieu bénisse toutes les branches de la famille royale». Après quoi les membres de l'association, avec leurs bandes bleues, qu'ils portaient maintenant en écharpe depuis qu'ils avaient ôté leurs chapeaux, s'en allèrent à l'assemblée[1218]. Cette description de fête ne serait qu'un peu ridicule, si on ne savait ce que cette organisation cachait de rancunes, de haines, de dénonciations, de mises à l'index, deux fois intolérables et dangereuses dans cette vie étroite de petite ville.
L'attitude de Burns au milieu de ce conflit ne pouvait passer inaperçue; il était plus que personne exposé aux regards. Sa célébrité, son don puissant de familiarité, la vigueur de sa déclamation ou de son sarcasme, le rendaient, aux yeux du parti ennemi, un des agents les plus dangereux des nouvelles doctrines. D'autre part, il suffisait qu'il y eût la moindre apparence de péril ou de menace pour qu'il se portât aussitôt du côté d'où ils venaient et commît quelque imprudence. Il ne tarda pas à être noté parmi les suspects, en compagnie de quelques-uns de ses amis. Les Loyal Natives firent circuler contre eux quatre misérables vers:
Vous, fils de la Sédition, prêtez l'oreille à ma chanson,
Laissez Syme, Burns et Maxwell se mêler à la foule,
Avec Cracken l'attorney et Mundell le charlatan,
Envoyez Willie, le marchand, en enfer à coups de fouet[1219].
À quoi Burns répondait quand ces vers lui furent communiqués:
Vous, vrais «Loyal Natives» écoutez ma chanson,
En tapage et en débauche ébaudissez-vous toute la nuit;
Votre bande est à l'abri de l'Envie et de la Haine,
Mais où est votre bouclier contre les traits du mépris?
Voilà la note des rapports entre les deux partis. Il faut se rappeler cette animosité d'une classe de la population contre les partisans des nouvelles doctrines pour comprendre certains passages de la vie du poète à Dumfries.
Il ne semble pas que Burns ait appartenu à aucune des sociétés libérales qui se formèrent, pendant ces années, en Écosse[1220]. Mais il commit d'autres imprudences. Un certain capitaine Johnstone avait créé un journal nommé Le Gazetier d'Édimbourg, dans le dessein de défendre la cause de la réforme. C'était un révolutionnaire déclaré. Il fut emprisonné quelques mois après; son successeur à la rédaction le fut également; et l'imprimeur, qui était un honnête Jacobite, racontait à Chambers que, par le fait d'avoir appartenue à ce journal pestiféré, son crédit fut arrêté dans les banques et lui-même regardé pendant longtemps comme un homme taré[1221]. Burns écrivait, au mois de novembre 1792, la lettre suivante au capitaine Johnstone:
Monsieur, je viens de lire votre prospectus du Gazetier d'Édimbourg. Si vous continuez, dans votre journal, avec le même courage, ce sera, sans aucune comparaison, la première publication de ce genre, en Europe. Je vous prie de m'inscrire comme souscripteur et, si vous avez déjà publié quelques numéros, veuillez me les envoyer à partir du commencement. Indiquez-moi votre façon de régler les paiements dans notre ville, ou bien je m'acquitterai envers vous par mon ami Peter Hill, libraire à Édimbourg.
Continuez, Monsieur! Découvrez, avec un cœur indompté et d'une main ferme, cette horrible masse de corruption qu'on appelle la politique et la science de gouvernement. Osez peindre, avec leurs couleurs naturelles, «ces misérables aux calmes pensées, qu'aucune foi ne peut enflammer», quel que soit le shibboleth du parti auquel ils prétendent appartenir. L'adresse à Dumfries trouvera, Monsieur, votre très humble serviteur. R. B.[1222]