Lorsqu'on sait que vingt-cinq ans plus tard, en 1817, les noms des souscripteurs du premier journal libéral qui ait pu paraître à Édimbourg depuis la disparition du Gazetier, furent recherchés par un émissaire du Lord Avocat[1223], on pense si, en 1792, à Dumfries, l'arrivée d'un journal radical devait être surveillée et les abonnés désignés.
En même temps, Burns composait et chantait des chansons comme celle-ci, dans laquelle «ceux qui sont au loin» désigne les représentants libéraux de l'Écosse, ennemis du ministère; où Charlie et Tammie désignent Charles Fox lui-même, et Thomas Erskine le défenseur de Thomas Paine. On sait que le chamois et le bleu étaient les couleurs de Fox et celles du parti whig.
À la santé de ceux qui sont au loin,
À la santé de ceux qui sont au loin;
Qui ne veut pas souhaiter bonne chance à notre cause
Puisse-t-il n'avoir jamais bonne chance!
Il est bon d'être joyeux et sage,
Il est bon d'être honnête et ferme;
Il est bon de soutenir la cause de la Calédonie,
Et de rester fidèle au chamois et au bleu.
À la santé de ceux qui sont au loin,
À la santé de ceux qui sont au loin;
À la santé de Charlie, le chef du clan,
Bien que sa troupe soit peu nombreuse!
Puisse la Liberté rencontrer le succès!
Puisse la Providence la défendre du mal!
Puissent les tyrans et la tyrannie se perdre dans le brouillard,
S'égarer en route, et aller au diable.
À la santé de ceux qui sont au loin,
À la santé de ceux qui sont au loin;
À la santé de Tammie, notre gars du Nord,
Qui vit dans le giron de la loi!
À la liberté de ceux qui veulent lire,
À la liberté de ceux qui veulent écrire,
Personne n'a jamais craint la vérité
Que ceux que la vérité accuserait[1224].
C'étaient là, en somme, des indices d'opinions qu'il fallait aller chercher dans sa vie pour les connaître. Mais il ne s'en tint pas là, et à maintes reprises il fit des manifestations publiques de ses sentiments. Un jour, à un dîner, au moment où l'on propose la santé de Pitt, il se lève et demande la permission de boire à un plus grand et à un meilleur homme, le général Washington[1225]. Une autre fois, il porte un toast «au dernier verset du dernier chapitre du dernier Livre des Rois»[1226]. En octobre 1792, au théâtre de Dumfries, à la fin d'une représentation d'apparat, l'auditoire demande: «God save the king», et tous, selon la coutume anglaise, se tiennent debout et découverts. Au milieu de cette manifestation de loyauté, il reste assis, le chapeau sur la tête. Un grand tumulte s'ensuit; on crie: «À la porte!» Il fut ou mis dehors ou forcé de retirer son chapeau. On l'accusa même d'avoir demandé: «Ça ira!»[1227] Il est probable qu'il était gris ce soir-là. Mais on comprend que cet incident fut, le lendemain, le sujet des conversations de toute la ville. Et ce ne sont là que quelques faits saillants sauvés et recueillis par hasard. Ses conversations, ses toasts, lorsqu'il était animé par le vin, devaient être pleins de mots qu'on colportait avec une malveillance ou une admiration qui lui étaient également funestes.
Dans l'état d'exaspération politique où vivait toute la ville, cela devait mal finir. Cela finit en effet par une dénonciation au Conseil de l'Excise. «Quelque démon méchant a soulevé des soupçons sur mes principes politiques» dit-il dans une lettre à Mrs Dunlop, et un peu plus loin il parle «du chenapan qui peut de propos délibéré comploter la destruction d'un honnête homme qui ne l'a jamais offensé et, avec un ricanement de satisfaction, voir le malheureux, sa fidèle femme et ses enfants bégayants, livrés à la mendicité et à la ruine»[1228]. On ne sut jamais, bien entendu, l'auteur de cette dénonciation. Le Conseil de l'Excise prescrivit une enquête. Ce coup de tonnerre éclata sur Burns sans qu'il s'y attendît. Il se vit perdu et écrivit à Mr Graham, un des commissaires de l'Excise et un de ses meilleurs protecteurs, une lettre affolée de terreur. C'était au commencement de décembre 1792.
Monsieur, j'ai été surpris, confondu et éperdu lorsque M. Mitchell, le collecteur, m'a dit qu'il avait reçu l'ordre du Conseil de faire une enquête sur ma conduite politique et m'a blâmé d'être une personne hostile au gouvernement.
Monsieur, vous êtes époux et père. Vous savez ce que vous ressentiriez si vous deviez voir la femme bien aimée de votre cœur, et vos pauvres petits, dépourvus, parlant à peine, jetés à l'abandon dans le monde, déchus, tombés d'une situation dans laquelle ils étaient respectables et respectés, laissés presque sans le soutien nécessaire d'une misérable existence. Hélas, Monsieur, dois-je croire que ce sera bientôt mon sort? et cela à cause des maudites et noires insinuations de l'infernale et injuste Envie. Je crois, Monsieur, pouvoir affirmer, sous le regard de l'Omniscience, que je ne voudrais pas dire délibérément une fausseté, non! quand bien même des horreurs pires encore, s'il en existe, que celles que j'ai mentionnées, seraient suspendues sur ma tête, et je dis que cette allégation, quel que soit le misérable qui l'a faite, est un mensonge! La Constitution anglaise, sur les principes de la Révolution, est ce à quoi, après Dieu, je suis attaché avec le plus de dévoûment. Vous avez été, Monsieur, vraiment et généreusement mon ami. Le ciel sait avec quelle ardeur j'ai ressenti mon obligation et avec quelle reconnaissance je vous en ai remercié. La Fortune, Monsieur, vous a fait puissant et moi faible, elle vous a donné la protection et à moi la dépendance. Je ne voudrais pas, s'il ne s'agissait que de moi-même, faire appel à votre humanité; si j'étais seul et sans liens, je mépriserais la larme qui se forme dans mon œil; je saurais braver le malheur, je saurais affronter la ruine; car après tout, «les mille portes de la mort sont ouvertes». Mais, ô Dieu bon! les tendres intérêts que j'ai mentionnés, les droits et les liens que je vois en ce moment, que je sens autour de moi, combien ils énervent le courage et affaiblissent la résolution! Vous m'avez accordé un titre à votre patronage, comme à un homme de quelque mérite; et votre estime, en tant qu'honnête homme, est, je le sais, mon droit. Permettez-moi, Monsieur, d'en appeler à ces deux sentiments; je vous adjure de me sauver de la misère qui menace de me détruire et que, je le dirai jusqu'à mon dernier soupir, je n'ai pas méritée[1229].»
Quelques-uns de ses plus sincères admirateurs ont blâmé cette lettre. Ils ont trouvé qu'elle manquait de dignité[1230]. Elle ne manque à nos yeux ni de fierté, ni d'éloquence. C'est le mouvement et le cri d'un homme dont la famille peut être le lendemain en face de la faim. C'est une lettre particulière, à celui qui s'était toujours montré son protecteur et son ami. Des situations à cette extrémité ne se mesurent pas par des formules de correspondance ordinaire. Trouve-t-on qu'un homme manque de dignité parce que sa voix tremble et que ses yeux se remplissent de larmes lorsqu'il voit souffrir les siens?