D'ailleurs la lettre qui suit montre bien quelle fut son attitude dans cette malheureuse affaire. Il est facile de voir que M. Graham lui avait répondu pour le rassurer un peu et lui dire d'exposer sa défense dans une lettre qui serait transmise au Conseil. Burns lui renvoya, avec ses remercîments, l'exposé des faits et des opinions dont il était accusé. Il n'est guère possible de demander plus de franchise dans l'aveu de ses actes, plus de fermeté dans le maintien de ses opinions, plus de netteté et de dignité à la fois. Il écrivait le 5 janvier 1793:
«Monsieur, je suis à l'instant même honoré de votre lettre. Je n'essaierai pas de décrire les sentiments avec lesquels j'ai reçu cette nouvelle preuve de votre bonté.
J'arrive aux accusations que la malveillance et la calomnie ont portées contre moi. On a dit, semble-t-il, que non-seulement j'appartiens à un parti désaffectionné dans cette ville, mais encore que je suis à sa tête. Je n'ai connaissance ici d'aucun parti, ni républicain, ni réformiste, excepté d'un ancien parti en vue de la réforme des bourgs, avec lequel je n'ai jamais rien eu à faire. Des individus, républicains et réformistes, nous en avons ici, bien qu'en petit nombre, des deux côtés. Mais, s'ils se sont associés, c'est plus que je n'en sais; et s'il existe une association de ce genre, elle doit se composer d'individus si obscurs et si ignorés qu'il n'y a aucune possibilité que je leur sois connu, ou eux à moi.
J'étais au théâtre, un soir, quand on réclama: «Ça ira». J'étais au milieu du parterre et c'est du parterre que la clameur s'éleva. Un ou deux individus, avec lesquels je me trouve occasionnellement, faisaient partie du groupe; mais je n'ai pas eu connaissance de leur projet, je n'y ai pas pris part, je n'ai jamais ouvert les lèvres pour siffler ou acclamer ni celte chanson, ni aucune autre chanson politique. Je me suis considéré comme un homme beaucoup trop obscur pour avoir quelque poids dans la répression d'un désordre, et en même temps comme un homme trop respectable pour hurler aux clameurs d'une populace. Ce fut la conduite des premières personnes de la ville; et ces personnes savent et déclareront que ce fut aussi la mienne.
Je n'ai jamais prononcé d'invectives contre le roi. Sa valeur privée, il est absolument impossible qu'un homme tel que moi puisse l'apprécier. Mais, en sa capacité publique, c'est avec le plus solide loyalisme que j'ai toujours révéré et je révérerai toujours le monarque de la Grande-Bretagne, comme la clef de voûte sacrée de notre royale Constitution (pour parler maçonniquement).
Quant aux principes de Réforme, je considère la Constitution britannique, telle qu'elle a été fixée par la Révolution, comme la plus glorieuse Constitution qui existe, ou que peut-être l'esprit de l'homme puisse concevoir. En même temps, je pense, et vous savez quels hauts et remarquables personnages ont depuis quelque temps la même opinion, que nous avons considérablement dévié des principes originels de la Constitution, et particulièrement qu'un alarmant système de corruption a pénétré dans les rapports entre le Pouvoir Exécutif et la Chambre des Communes. Voilà la vérité et toute la vérité sur mes opinions réformistes, avec lesquelles j'ai joué imprudemment avant de connaître l'humeur de ces temps d'innovation. Je le vois maintenant, et à l'avenir je scellerai mes lèvres. Cependant je n'ai jamais eu aucune autorité dans aucune association politique, aucune correspondance, aucun rapport avec elles. Sauf ceci, lorsque les magistrats et les principaux habitants de cette ville s'assemblèrent pour déclarer leur attachement à la Constitution et leur horreur des émeutes, déclaration que vous pourriez trouver dans les journaux, je crus qu'il était de mon devoir, comme sujet du pays et comme citoyen de la ville, de souscrire à cette déclaration.
De Johnstone, l'éditeur du Gazetier d'Édimbourg, je ne sais rien. Un soir, en compagnie de cinq ou six amis, son prospectus nous tomba sous la main; il nous sembla viril et indépendant. Je lui écrivis de nous envoyer son journal. Si vous croyez qu'il y a quelque impropriété à ce que la publication arrive ici adressée à mon nom, je la décommanderai aussitôt. Jamais, j'en prends Dieu pour juge, je n'ai écrit de ma main une ligne de prose pour le Gazetier. Je lui ai envoyé une pièce de circonstance, dite par Miss Fontenelle, le soir de son bénéfice, intitulée Les Droits de la Femme, et quelques strophes improvisées sur la commémoration de Thompson. Je vous les envoie toutes deux pour que vous les lisiez. Vous verrez qu'ils n'ont absolument rien qui touche à la politique. Quand j'ai envoyé à Johnstone un de ces poèmes (j'oublie lequel des deux), j'y ai joint, à la demande de mon excellent et digne ami, Robert Riddell Esq., de Glenriddell, un essai en prose, signé Caton, écrit par lui et adressé aux délégués pour la Réforme des Comtés. Il est lui-même un de ces délégués pour ce Comté-ci. Avec les mérites et les démérites de cet essai, je n'ai rien eu à faire que de le transmettre sous la même enveloppe affranchie,—enveloppe qu'il m'avait procurée.
Pour la France, j'ai été son partisan enthousiaste au commencement des affaires. Lorsqu'elle en vint à montrer son ancienne avidité pour les conquêtes, en annexant la Savoie et en envahissant la Hollande, j'ai changé de sentiment. J'ai fait, sur la retraite du Prince de Brunswick, une ballade à chanter après boire. Je l'ai chantée à une soirée joyeuse. Je vous l'enverrai également, cachetée, parce qu'elle n'est pas faite pour être lue par tout le monde. Elle est indigne de votre attention, mais dans le cas où Mme la Renommée, ainsi qu'elle l'a déjà fait, userait ou abuserait de son vieux privilège de mentir, vous aurez en main le pour et le contre de mes écrits et de ma conduite politique.
Mon honoré Patron, ceci est tout. Je défie tout démenti de cet exposé. Des préjugés erronés ou la passion imprudente peuvent m'égarer et m'ont souvent égaré; mais lorsqu'on me demande de répondre de mes fautes, bien que, j'ose le dire, aucun homme ne ressente de plus perçante componction de ses erreurs, cependant, je crois que personne ne peut être plus que moi au-dessus d'un échappatoire ou d'une dissimulation[1231].
C'est une fort belle lettre, où il s'excuse avec beaucoup d'habileté, sans rien abandonner de ses convictions. Son passage sur le roi est suffisamment transparent, et celui sur la nécessité d'une Réforme si net qu'il faillit avoir à s'en repentir. Sa défense manqua de lui être plus funeste que le reste. Le Conseil fut blessé de ses remarques sur la Constitution et chargea un des surveillants généraux, M. Corbet, de s'informer, sur les lieux, de sa conduite, et de lui faire savoir, selon ses propres termes «que mon affaire était d'agir et non de penser et que, quels que fussent les hommes ou les mesures, mon devoir était d'être silencieux et obéissant[1232].»