On a essayé de diminuer le danger qui le menaça à ce moment, et on a prétendu qu'il se l'était exagéré,
Ses hérésies sur l'Église et sur l'État
Pourraient bien lui valoir le sort de Muir et de Palmer[1233].
Tout va à prouver, au contraire, que ce danger était sérieux. Le bruit s'était même répandu à Édimbourg qu'il avait été congédié de l'Excise, et John Erskine, comte de Mar, avait eu la pensée d'ouvrir, parmi les amis de la Liberté, une souscription qui aurait dédommagé le poète d'avoir souffert pour elle. Cette généreuse initiative lui valut de Burns une lettre aussi belle que celle qui précède, éloquente, et pleine des sentiments de liberté qui appartiennent aux citoyens d'un pays libre. Il faut la lire aussi, car elle complète l'étude des vrais principes politiques de Burns et elle le montre sous un de ses meilleurs aspects:
«La partialité de mes compatriotes m'a mis en évidence, comme un homme de quelque génie, et m'a donné un nom à maintenir. Comme poète, j'ai proclamé des sentiments virils et indépendants qui, je l'espère, se retrouveront dans l'homme. Des raisons d'un haut poids, qui n'étaient autres que le soutien d'une femme et d'enfants, m'ont désigné ma situation actuelle comme avantageuse, comme la seule que je pusse choisir. Néanmoins mon honnête renommée est ce qui m'est le plus cher, et mille fois j'ai tremblé à l'idée des épithètes dégradantes que la calomnie et la malveillance pourront attacher à mon nom. J'ai souvent, anticipant cruellement l'avenir, entendu quelque futur écrivailleur de magazine vénal, avec la lourde méchanceté d'une stupidité sauvage, déclarer avec joie, dans ses paragraphes payés, que «Burns, malgré la parade d'indépendance qui se trouve dans ses écrits et après avoir été produit au regard et à l'estime publics comme un homme de quelque talent, n'ayant pas en lui-même les ressources nécessaires pour supporter cette dignité empruntée, tomba à être un pauvre exciseman et passa humblement le reste de son insignifiante existence dans les occupations les plus communes, avec la plus vile classe du genre humain.»
Monsieur, permettez-moi de déposer entre vos mains illustres mon démenti le plus énergique, ma protestation contre ces calomnieuses faussetés. Burns fut un homme pauvre depuis sa naissance et devint exciseman par nécessité. Mais, je le dirai! la pauvreté n'a pu altérer la pureté de son honnêteté et l'indépendance britannique de son esprit. L'oppression a pu la plier, mais non la dompter. N'ai-je pas, dans la prospérité de ma contrée, un intérêt qui m'est plus précieux que le plus riche duché qu'elle contient? J'ai une nombreuse famille et la probabilité qu'elle s'accroîtra encore. J'ai trois fils qui, je le vois déjà, ont apporté dans ce monde des âmes peu faites pour habiter des corps d'esclaves.—Puis-je regarder tranquillement et contempler les machinations qui enlèveraient leurs droits à mes garçons? à ces petits Bretons libres, dans les veines de qui court mon propre sang? Non! je ne le saurais! Quand même le sang de mon cœur devrait ruisseler autour de mon effort pour l'empêcher.
Si quelqu'un me dit que mes faibles efforts ne sauraient être utiles et qu'il n'appartient pas à mon humble position de se mêler des intérêts d'un peuple, je lui répondrai que c'est sur des hommes comme moi qu'un pays se repose, pour trouver les mains qui soutiennent et les yeux qui comprennent. La multitude ignorante peut enfler la masse d'une nation; la foule clinquante, titrée et courtisane, peut lui servir de panache et d'ornement. Mais le nombre de ceux qui sont assez élevés dans la vie pour raisonner et réfléchir, et assez bas pour être à l'abri de la contagion vénale des cours, voilà où est la force d'une nation.
Une dernière requête. Quand vous aurez honoré cette lettre en la lisant, je vous prie de la jeter aux flammes. Burns, en faveur de qui vous vous êtes si généreusement intéressé, vient d'être peint par moi, en couleurs naturelles; mais si quelqu'une des personnes qui tiennent entre leurs mains le pain qu'il mange, venait à avoir quelque connaissance de ce portrait, cela ruinerait le pauvre barde pour toujours[1234]!...
Comme on sent, lorsqu'il parle des jugements futurs qu'on portera sur sa vie, l'amertume et l'humiliation qu'il ressentait de sa position dans l'Excise. Il ne s'y réconcilia jamais: et dans le reste de la lettre bouillonne un esprit altier contre sa situation subalterne et contre un ordre de silence qu'il n'acceptait qu'en frémissant.
Grâce à l'amitié de Corbet et de Graham, l'orage qui l'avait menacé passa sans éclater. Il en garda cependant assez longtemps la pensée qu'il fallait renoncer à tout espoir d'avancement. Lockhart attribue au découragement que lui causa cette pensée sa fuite vers des excès qui abrégèrent sa vie[1235].
Par une assez curieuse revanche, ce fut le nom de Burns qui, vingt-cinq ans plus tard, servit à réveiller l'opinion libérale et rompit le silence dont les whigs avaient été jusque-là accablés.