«Le printemps suivant, dit lord Cockburn, s'ouvrit par un dîner public en l'honneur de Burns, (22 Février 1819). Deux ou trois cents personnes y assistaient. John A. Murray présidait. De beaucoup la partie la plus intéressante de cette réunion fut les quelques mots dits par Henry Mackenzie, qui avait accueilli le poète avec bonté lors de la première visite de celui-ci à Édimbourg, environ trente ans auparavant, et qui avait été souvent récompensé en assistant à la gloire du génie qu'il avait si vite discerné et aidé. Ce dîner laissa un long souvenir, comme le premier dîner public auquel un des whigs d'Édimbourg ait pris la parole. Ce fut le premier qui leur montra quelle utilité on pouvait tirer de ces réunions, et ce fut la cause immédiate de dîners politiques qui bientôt après firent une si grande impression[1236]».

Au moment de cette alerte, Burns s'était promis de sceller ses lèvres à propos de politique[1237]. Selon son habitude d'écrire sur les vitres, il avait même tracé cette épigramme sur une des fenêtres de sa taverne du Globe:

Et si tu veux te mêler de Politique,
Et si ta fortune est humble,
Porte bien ceci dans l'esprit, sois sourd et aveugle,
Laisse les grands entendre et voir[1238].

Il lui fut impossible de se tenir longtemps; la vitre dura plus que ses résolutions. Il recommença bientôt ses discours et ses épigrammes. Il devenait du reste de plus en plus difficile, à un homme qui avait en lui le sang de Burns, de rester indifférent et silencieux. L'année de 1792 avait été, pour ainsi parler, une année d'agitation théorique et c'étaient des principes abstraits qu'on discutait. L'année de 1793 mit les plus humbles en contact avec les faits eux-mêmes et en amena le contre-coup à tous les foyers.

Les événements étaient devenus tragiques et se précipitaient. Dès le mois de janvier, l'exécution de Louis XVI avait répandu une stupeur qui avait pénétré partout. Le 24 janvier, Chauvelin, l'ambassadeur français, avait reçu l'ordre de quitter le pays avant huit jours. Le 27, la cour avait pris le deuil pour Louis XVI. Le 28, un message royal, délivré au Parlement, l'avait informé que le roi avait résolu d'augmenter ses forces «pour soutenir ses alliés et s'opposer aux vues d'agrandissement et d'ambition de la part des Français, vues toujours dangereuses pour les intérêts de l'Europe, mais plus encore lorsqu'elles étaient liées à la propagation de principes subversifs de la paix et de l'ordre de toute société civile». Le 1er février, la Convention avait déclaré la guerre à l'Angleterre. Le commerce était arrêté; les fortunes et encore plus les industries s'écroulaient de tous côtés; les ruines s'accumulaient; le nombre des banqueroutes avait quadruplé en Écosse[1239]. Burns écrivait à son ami Peter Hill, le libraire d'Édimbourg:

«J'espère, j'ai confiance que cette rafale de désastres, par laquelle ont été renversés tant et tant de dignes personnages qui, il y a quelques mois, prévoyaient peu une pareille chose, épargnera mon ami.

Ah! puissent la colère et la malédiction du genre humain hanter et harceler ces mécréants turbulents et sans principe, qui ont entraîné un peuple dans cette ruineuse aventure.[1240]»

Lui-même souffrait de la difficulté des temps. La guerre avait arrêté l'importation et supprimé le surcroît de traitement qu'il en retirait. Il était obligé d'écrire une lettre comme celle-ci pour emprunter un peu d'argent:

«Ceci est une lettre pénible et désagréable, la première de ce genre que j'aie jamais écrite. Je suis vraiment en une sérieuse détresse faute de trois ou quatre guinées. Pouvez-vous, cher Monsieur, me les prêter? Ces moments maudits, en arrêtant l'importation, ont, pour cette année, du moins, retranché un gros tiers de mon revenu, et avec ma nombreuse famille, c'est pour moi une affaire malheureuse[1241]

À ces causes toutes locales et personnelles s'ajoutaient l'agitation universelle, la fièvre que les échos et les grondements de catastrophes lointaines excitaient en tous, des tressaillements continuels que causaient des nouvelles grandioses et terribles, une sorte de tumulte qui s'était emparé de toutes les âmes et qui rendait possibles partout toutes les folies et tous les héroïsmes. Ce n'étaient pas des temps ordinaires; les esprits étaient hors de leurs gonds, un trouble puissant était dans l'air, et Burns, plus que tout autre, le ressentait. Aussi, malgré les avertissements qu'il avait reçus et le danger qui l'avait menacé, ne pouvait-il s'empêcher de laisser échapper des imprudences qu'il essayait de rattraper ensuite. Un jour, il offre à la bibliothèque populaire qu'il avait fondée, le livre de de Lolme sur la Constitution anglaise. Le lendemain matin, il accourt chez le prévost Thomson pour lui redemander à voir le livre, parce qu'il avait écrit quelque chose qui pourrait lui amener des ennuis; et il efface la phrase suivante: «M. Burns présente ce livre aux membres de la Bibliothèque et les prie de l'accepter comme une charte de la liberté anglaise, jusqu'à ce qu'ils en trouvent une meilleure[1242]». Un autre jour, pendant le révoltant procès de Thomas Muir, qui était poursuivi pour avoir acheté et distribué des copies des Droits de l'Homme de Paine, il est forcé de prier un brave forgeron de ses voisins de garder chez lui un exemplaire de l'ouvrage proscrit, parce que ce serait la ruine pour lui si on le savait en sa possession[1243]. Parfois, il rapportait de promenades solitaires parmi les ruines pittoresques de l'Abbaye de Lincluden, des pensées qu'il n'osait confier à ses vers, comme dans la pièce admirable qu'il nomme Une Vision.