III.
LES ANNÉES D'APPRENTISSAGE. — LES PREMIÈRES FAUTES. — LA MORT DU PÈRE.

Lorsqu'il se remit à la charrue il était un autre homme. Il avait traversé une dure épreuve, d'où il revenait encore endolori, mais en voie de guérison. Il jugeait la souffrance pour s'être mesuré avec elle. S'il en ressentait encore l'étreinte, il n'en avait plus autant l'horreur. Il avait en outre acquis des expériences diverses, qui flottaient encore en lui; il en rapportait des idées nouvelles sur la vie, vagues encore, mais qui ne tarderaient pas à devenir plus solides. Quand il se retrouva dans son ancienne vie des champs, l'influence de la campagne le reprit et le calma. Dans les lentes allées et venues de labourage, il put réfléchir. Son chagrin s'effaça et ses réflexions se dessinèrent dans son esprit. Il ressentit, après quelque temps, un peu de résignation, qui est la parcelle d'or contenue dans toute grande souffrance.

Ce n'est pas qu'il eût meilleur espoir dans l'avenir, qui restait caché et aussi sombre que jamais; mais il s'en préoccupait moins. Il rapportait un peu de l'insouciance des marins, accoutumés à prendre le temps comme il vient et à faire bon accueil au vent de quelque côté qu'il souffle. Son ami Brown lui avait communiqué quelque chose du sans gêne et de l'indifférence des gens de mer vis-à-vis du lendemain, si opposés à l'esprit des paysans, dont la richesse dépend chaque jour du jour suivant. Il lui avait aussi enseigné à ne pas s'inquiéter des jugements du monde, comme il est naturel chez des hommes qui ne sont jamais assez longtemps nulle part pour que leur amour-propre puisse y prendre racine. Que lui importait dès lors l'obscurité? Quant à la pauvreté, n'avait-il pas ses deux bras pour travailler? Et si même, en poussant les choses à l'extrémité, il devait avoir recours à la vie mendiante, «la dernière et pire ressource des malheureux et des misérables[104]» cela n'avait rien pour le terrifier. Certains mendiants étaient des moitié de conteurs qui payaient leur gîte par des histoires, ils étaient connus par leurs noms et accueillis avec plaisir dans le cercle de leurs itinéraires. Il ferait comme eux. «Je sais, écrivait-il à Murdoch, que mon talent pour ce que les gens de la campagne appellent une conversation raisonnable, quand il sera rendu vénérable par des cheveux blancs, me procurerait assez d'estime, pour que, même dans cette situation, j'apprenne à être heureux[104].» D'autres fois, il songeait à se faire soldat. C'était sa dernière ressource, quand toutes les autres auraient manqué. «De bonne heure dans ma vie et toute ma vie, j'ai regardé le tambour du recrutement comme ma suprême espérance[105].» Il en parlait avec un peu de cette crânerie qu'affectent les conscrits.

Ô pourquoi diable me désolerais-je
Et pourquoi toujours prévoir le mal?
J'ai vingt-trois ans et cinq pieds neuf pouces,
Je m'en irai, je me ferai soldat.

J'avais gagné un peu d'argent avec beaucoup de souci,
Je le gardais bien ensemble;
Maintenant il est parti et quelque chose avec;
Je m'en irai, je me ferai soldat[106].

Cette nouvelle disposition d'esprit, si différente de celle où il se trouvait dans la lettre écrite à son père, s'exprima dans une chanson:

De mainte façon, dans maint essai, j'ai courtisé la faveur de la Fortune Ô;
Quelque chose de caché toujours s'interposait, pour me frustrer de mes efforts Ô.
Parfois je fus accablé par mes ennemis, parfois abandonné de mes amis Ô;
Et quand mon espoir était au sommet, c'est alors que je me trompais le plus Ô.

Alors, endolori, harassé et las de la vaine tromperie de la Fortune Ô,
Je laissai tomber mes projets comme des songes vides et j'en vins à cette conclusion Ô:
Le passé était triste, le futur inconnu, ses biens et ses maux cachés Ô;
Mais l'heure présente était à moi, et ainsi j'en jouirais Ô.

Je n'avais ni aide, ni espoir, ni but, personne pour m'aider Ô;
Il me fallait travailler et suer, souffrir et peiner pour vivre Ô;
À labourer, à semer, à moissonner et à faucher mon père m'avait élevé Ô,
Car un homme, disait-il, fait au travail, peut tenir tête à la Fortune Ô.

Ainsi obscur, inconnu et pauvre, condamné à errer dans la vie Ô,
Jusqu'à ce que je repose mes os fatigués dans un sommeil éternel Ô;
Sans but et sans souci que d'éviter ce qui peut me faire peine ou chagrin Ô,
Je vis aujourd'hui aussi bien que je puis, insoucieux de demain Ô.