Pourtant je suis aussi joyeux qu'un monarque dans son palais Ô,
Bien que la Fortune maussade me poursuive avec sa malice ordinaire Ô;
Je gagne, à la vérité, mon pain quotidien et ne puis réussir à faire plus Ô;
Mais comme le pain quotidien est tout ce qu'il me faut, je me soucie peu d'elle, Ô[107].

«Cette chanson, disait Burns, est une inculte rhapsodie, misérablement fautive en versification; mais comme les sentiments sont vraiment ceux de mon cœur, j'ai, pour cette raison, un plaisir particulier à la répéter[108].» Et ce plaisir tenait non seulement à ce qu'elle exprimait son nouvel état d'âme, mais à ce que cet état lui-même était un soulagement après la tristesse. Cette insouciance des jours inconnus, du bien ou du mal qu'ils contiennent, cette bonne humeur vis-à-vis de la fortune, cette façon d'attendre, lui resteront désormais. Aux heures tout à fait sombres, cette raillerie se haussera, elle deviendra un défi âpre et farouche; mais dans les temps ordinaires, ce sera une ironie légère et un peu narquoise. Il y aura toujours de la fierté et du courage, la résolution de ne compter que sur soi et de n'avoir besoin que de peu. Carlyle l'a bien noté: «Il y a une force dans ce jeune homme qui le rend capable de marcher sur l'infortune, bien plus, de la lier sous ses pieds pour s'en faire un jeu. Car une humeur de caractère, hardie, chaude, rebondissante lui a été donnée; et ainsi les formes du malheur qui arrivent de toutes parts, il les reçoit avec une ironie gaie, amicale; et quand il est le plus serré par elles, il ne perd pas un pouce de courage ou d'espérance[109]

Cette insouciance du lendemain et cette façon de hausser les épaules aux menaces du sort, très opposées à l'esprit de vigilance et de prévoyance inquiète qui régnait dans la maison, n'était pas la seule chose qu'il eût rapportée de son séjour à Irvine. L'approbation et les encouragements de son camarade Brown faisaient leur travail dans son esprit et y déterminaient quelque chose comme un commencement d'ambition. C'était très vague et très obscur, très latent, presque inconscient même; mais il s'y remuait une préoccupation nouvelle. Jusqu'alors Burns avait été satisfait de son application intellectuelle pour le plaisir qu'il en recevait; ses productions littéraires ne visaient pas au delà de l'instant présent. Il se fit dès lors, dans sa pensée, des ouvertures sur des choses plus reculées. La naissance de ce germe d'ambition suscita une confuse idée de préparation, une espèce de recueillement, une disposition à l'effort et à l'étude. Les deux années qui s'écoulèrent après le voyage d'Irvine, et qui sont les dernières de Lochlea, sont occupées par cette sourde fermentation. Cela est très insensible ou du moins très caché; car les renseignements sur cette période de sa vie sont peu nombreux. Il en existe pourtant quelques-uns qui la révèlent et la résument. On voit qu'elle est faite de conflits entre des influences diverses, d'états d'âme opposés, les uns factices et les autres sortant du vrai fond de sa nature.

Par un certain côté, il est soumis à des influences qui paraissent peu en harmonie avec sa nature d'esprit. Il lit beaucoup, mais une classe très particulière d'auteurs. «En matière de livres, à la vérité, je suis très prodigue. Mes auteurs favoris sont du genre sentimental tels que Shenstone, particulièrement ses Élégies; Thompson; l'Homme de Sentiment (un livre que j'estime tout de suite après la Bible) l'Homme du Monde; Sterne, spécialement son Voyage sentimental; l'Ossian de Mac Pherson[110].» À l'exception de Sterne—et encore est-il représenté ici par son œuvre la plus unifiée et la plus purifiée—ce sont des auteurs de style noble et de noble prestance. Même ils ne sont pas exempts, sinon d'un peu de déclamation, du moins d'un peu d'apparat et de solennité. Ils disent toutes choses avec dignité, ou ils ne disent que des choses dignes. On connaît la pompe éclatante et un peu froide de Thompson; l'élégance un peu compassée de Shenstone qui, dans sa Maîtresse d'École, traitait un sujet digne de Crabbe à la manière de Spenser. Mackenzie, dont on reverra le nom dans l'histoire de Burns, l'auteur de l'Homme de Sentiment et de l'Homme du Monde, sensible, délicat, exquis, est un Sterne sans la malice, la familiarité, sans le débraillé, sans la pénétration; c'est un Sterne convenable; un Sterne pour jeunes personnes et pour pudeurs effarouchées. Au milieu de cela, Ossian, avec ses peintures sauvages et ses grandioses déclamations, toujours dans le sublime ou sur le bord du sublime, haute et noble source de poésie, où passe, quoi qu'on en ait dit, un souffle aussi puissant que les vents orageux. Toutes ces lectures sont faites de gravité et de grandiloquence; ce sont des lectures de haute tenue, sans abandon, sans familiarité et sans souplesse. Elles fournirent, pendant quelque temps, les aliments de l'esprit de Burns. À ces fréquentations, il s'était haussé à une tonalité de sentiments très élevée, qui s'exprimait d'une façon oratoire: «Tels sont les glorieux modèles d'après lesquels j'essaye de former ma conduite; et il est ridicule, il est absurde de penser que l'homme dont l'esprit brille des sentiments allumés à leur flamme sacrée, l'homme dont le cœur est gonflé de bienveillance pour toute la race humaine, que l'homme qui peut s'élever au-dessus de cette petite scène des choses, que cet homme pourrait descendre à s'occuper des petits intérêts pour lesquels la race terrœfiliale s'agite, s'échauffe et s'exaspère. Ô comme ce triomphe glorieux enfle mon cœur! J'oublie que je suis un pauvre diable insignifiant, ignoré et obscur, traînant dans les foires et les marchés, quand il m'arrive d'y lire une page ou deux de la nature humaine et d'y saisir les mœurs vivantes quand elles s'élèvent, tandis que les hommes d'affaires me bousculent de tous côtés, comme un obstacle dans leur chemin[111].» C'est là un bien grand détachement de la vie, et une façon bien hautaine et bien dédaigneuse de la regarder de loin.

L'influence d'Ossian se fait bien sentir dans une certaine façon de s'adresser à la nature, qui n'était ni dans ses habitudes de vie ni dans le ton général de son esprit. Les puissantes et mélancoliques invocations que le chantre de Morven adressait aux vents et aux orages, eurent pendant un temps leur écho dans l'âme de Burns. Le passage suivant, écrit juste à cette époque, en est la preuve. Il est cité par tous les biographes de Burns, sans qu'ils aient pris la peine de le rattacher à son instant particulier et de marquer ce qu'il a d'anormal.

Comme je suis ce que les gens du monde, s'ils connaissaient un homme comme moi, appelleraient un mortel fantasque, j'ai plusieurs sources de plaisir et de contentement qui, en quelque manière, me sont particulières à moi seul—ou peut-être, ici et là, à quelque autre original comme moi. Tel est le plaisir particulier que je prends à la saison de l'hiver plus qu'à tout le reste de l'année. Ceci, je le crois, peut être dû en partie à mes malheurs, qui ont donné à mon esprit une tournure mélancolique; mais il y a quelque chose dans

La puissante tempête et le désert blanchâtre,
Abrupt et profond, étendu au-dessus de la terre ensevelie,

qui élève l'esprit à une sublimité sérieuse, favorable à tout ce qui est grand et noble. Il y a à peine aucun spectacle terrestre qui me donne—je ne sais si je dois appeler cela du plaisir, mais quelque chose qui m'exalte, quelque chose qui me soulève—plus que de me promener sur l'orée abritée d'un bois ou d'une haute plantation, par un jour d'hiver nuageux, et d'entendre un vent d'orage hurler dans les arbres et gronder sur la plaine. C'est ma meilleure saison de dévotion; mon esprit est enlevé dans une sorte d'enthousiasme vers celui qui dans le langage pompeux de l'Écriture «marche sur les ailes du vent[112]

C'est à cette même influence qu'il faut rattacher quelques pièces qui n'ont pas grande valeur dans son œuvre, mais qui ont une certaine importance dans sa biographie, car elles témoignent d'une tendance vers une école littéraire qui pouvait être dangereuse pour lui. La chanson suivante fut composée dans un des moments qu'il a dépeints plus haut.

L'Ouest hibernal souffle sa rafale,
Et jette la grêle et la pluie;
Ou bien le Nord orageux envoie et chasse
Le grésil et la neige aveuglants;
En chutes brunes, le ruisseau descend
Et rugit entre ses rives
Oiseaux et bêtes restent à couvert
Et passent le jour maussade.