Mrs Riddell ne se laissa pas fléchir. Sous le coup du dépit, l'orgueil du poète le conseilla mal. Il écrivit contre cette jeune femme des satires, des épigrammes, indignes de lui et offensantes pour elle, qu'il laissa circuler[1273]. Les amis de la famille Riddell prirent justement parti contre lui. On a parfois regretté qu'il ait écrit des vers trop libres et grossiers. Si un véritable ami de Burns en avait le choix, ce ne sont pas ces vers-là qu'il supprimerait, mais ces méchancetés et ces insultes contre une femme qu'il avait offensée. Cependant une réconciliation eut lieu plus tard et par personne sa mémoire n'a été défendue avec plus de foi que par Mrs Riddell.

Ce ne sont plus là des excès accidentels, c'est l'habitude de l'ivresse. Par ces extraits, on sent qu'elle devient, non-seulement plus fréquente, mais plus brutale, plus lourde, plus agressive. Elle a encore des éclats d'esprit, mais d'un esprit plus rude et plus sombre, et elle n'a plus la gaîté. Quelquefois, un éclair revenait de l'ancienne belle humeur, de l'ancienne insouciance, de la sociabilité charmante de jadis. Mais ces moments d'ivresse claire et joyeuse étaient rares, maintenant; ce n'étaient plus les soirs de Mauchline, ni même ceux d'Édimbourg. Une sorte d'épaississement et d'alourdissement se sent sous ces excès. L'ivresse s'attristait en lui, symptôme grave; le lendemain de ces nuits trop fréquentes, arrivait le cortège des regrets, des remords, des dégoûts, des hontes, comme celles qu'on a vues, le mécontentement de lui-même, l'affaissement physique. Un matin d'été, en rentrant chez lui, il rencontre son voisin le forgeron qui s'était levé de meilleure heure que d'habitude. Quoique encore troublé par la boisson, il fut frappé du contraste: «Ô Georges, lui dit-il, vous êtes un homme heureux, vous venez de vous lever d'un sommeil rafraîchissant et vous avez quitté une femme et des enfants heureux, tandis que je retourne vers les miens, comme un misérable condamné par lui-même[1274]

À la suite de sa scène chez M. Riddell, il fut pendant plusieurs semaines dans un état véritablement digne de compassion. Le chagrin qu'il ressentait de cette rupture, le scandale, la peine d'être abandonné par de fidèles amis, alors que tant d'autres le désertaient, la sensation du blâme silencieux qui l'environnait, d'autres causes qu'il indique, tout cela tendait son esprit jusqu'aux limites dernières du désespoir. Il écrivait le 25 février 1794, à Alexandre Cunningham:

«Peux-tu secourir un esprit malade? Ta parole peut-elle rendre la paix et le calme à une âme ballottée sur une mer de troubles, sans une étoile amicale pour guider sa course, et redoutant que la vague prochaine ne l'engloutisse? Peux-tu donner, à un être tremblant sous les tortures de l'incertitude, la stabilité et la dureté du roc qui brave la rafale? Si tu es impuissant de la moindre de ces choses, pourquoi viens-tu me troubler dans ma misère en l'informant de moi?...

Depuis deux mois, je suis incapable de soulever une plume. Ma constitution et mon corps ont été ab origine affligés d'une profonde et incurable infection d'hypocondrie, qui empoisonne mon existence. Dernièrement des ennuis domestiques, et une part pécuniaire dans la ruine de ces temps maudits, des pertes qui, bien que modiques, m'étaient cependant pénibles à subir, m'ont tellement irrité, que, par instants, le seul être qui puisse envier mes sentiments serait un esprit réprouvé entendant la sentence qui le condamne à la perdition.

Es-tu versé dans le langage de la consolation? J'ai épuisé, dans mes réflexions, tous les arguments qui peuvent réconforter. Un cœur à l'aise aurait été charmé de mes sentiments, de mes raisonnements; mais, vis-à-vis de moi-même, j'étais comme Judas Iscariot, prêchant l'Évangile; il pouvait fondre et façonner les cœurs de ceux qui l'entouraient; mais le sien conservait son incorrigibilité native[1275].

De pareilles heures étaient impuissantes à tenir à l'écart celles qui les amenaient. Peut-être était-il dans ce cercle vicieux où, l'homme étant d'une nature trop élevée pour prendre son parti de ses fautes et trop faible pour s'en défaire, les remords n'ont d'autres résultats que de le pousser à les oublier, et le sentiment de ses faiblesses ne sert qu'à en préparer de nouvelles.

À ces excès s'ajoutèrent des erreurs d'un autre genre. Ses biographes n'en parlent qu'avec discrétion; mais leurs allusions en laissent deviner assez. On voit que, peu à peu, aux délicates amours où l'élément sentimental était prédominant, se substituaient des intrigues grossières où l'élément sensuel régnait seul. Dumfries, avec ses réunions de courses et de chasses, l'affluence de monde interlope qui, en tout pays, en est l'accompagnement, était de ce côté encore un endroit plein de péril pour lui. Il n'y sut pas résister. «Les mœurs de la ville, dit Heron, étaient déplorablement corrompues, en conséquence de ce qu'elle était un lieu d'amusement public; quoiqu'il fût époux et père, Burns n'évita point de souffrir de la contamination générale, d'une façon que je m'abstiens de décrire[1276].» Là encore, quelque chose de plus bas et de plus matériel l'envahissait. Les tumultes violents, orageux, déréglés, mais poétiques, que la passion avait si souvent déchaînés dans sa poitrine, ces élans de souffrance ou de joie qui lui avaient arraché ses cris les plus beaux, s'apaisaient. Une sorte de routine de sensualité vulgaire s'établissait en lui. C'était une descente. Des âmes comme la sienne, faites pour l'agitation, ont une beauté toute dramatique. Elles valent par leur emportement. Elles deviennent ordinaires dès qu'elles cessent d'être excessives. Le devoir seul supporte la régularité; la passion, comme l'orage, n'est belle que par ses violences. C'est pourquoi les poètes comme Burns, comme Byron et Musset, sont condamnés à mourir jeunes ou à se survivre; et il semble que Burns fût sur le chemin où Musset eut le temps d'aller plus loin que lui, et d'où il n'était guère possible qu'une aventure héroïque le sauvât comme Byron.

En même temps, l'isolement se faisait autour de lui. À un moment où, selon l'expression de Chambers, tout homme qui ne voyait pas la perfection dans la Constitution britannique était traité comme quelque chose qui valait à peine mieux qu'un chien enragé, il n'est pas surprenant que les nobles tories de Dumfries et du Comté aient tenu à l'écart le plus éloquent et le plus sarcastique de leurs ennemis. Mais cela n'expliquerait pas qu'il se soit trouvé peu à peu abandonné de toutes parts. Une mauvaise réputation s'était formée autour de lui. La haine politique n'y était pas étrangère, sans doute, mais sa vie non plus. On le représentait comme un homme perdu, dangereux pour les jeunes gens, sans croyance et sans moralité. Un gentleman racontait à Allan Cunningham que, lorsqu'il était arrivé à Dumfries, plusieurs des habitants principaux du Comté l'avaient averti d'éviter la société de Burns[1277]. Un vieillard de quatre-vingts ans racontait au principal Shairp que son père lui avait défendu, ainsi qu'à ses frères, d'avoir rien à faire avec «Robbie Burns» dont le perçant œil noir était resté dans sa mémoire[1278]. Cette réputation s'était si bien attachée à son nom et l'accompagnait si fidèlement partout, qu'elle pénétrait avec lui de l'autre côté du pays. Quand il mourut, les plus respectables des journaux d'Édimbourg s'en firent les interprètes. «Le public, à l'amusement de qui il a si largement contribué, apprendra avec regret que ses facultés extraordinaires étaient accompagnées de faiblesses qui les ont rendues inutiles pour lui et pour sa famille[1279].» Une sorte de discrédit l'entourait.

Chose plus étrange et plus grave, ses anciennes amitiés se retiraient de lui. Son ami d'autrefois, Ainslie, son fidèle compagnon d'Édimbourg, le confident de ses amours avec Clarinda, le traitait avec une telle froideur que leurs relations en restèrent là. Ce n'était pas sans une douleur contenue qu'il écrivait: