Mon vieil ami Ainslie a été bon pour vous. J'ai eu une lettre de lui, il y a quelque temps; mais elle était si sèche, si réservée, si semblable à une carte à un de ses clients, que j'ai à peine le courage de la lire et que je ne lui ai pas encore répondu. C'est un bon et honnête garçon et il sait écrire une lettre amicale, capable de faire également honneur à sa tête et à son cœur, comme le témoigne tout un paquet de lettres que j'ai chez moi. Bien que la Renommée ne souffle plus dans sa trompette à mon approche, maintenant, comme elle le faisait alors, quand il m'honora d'abord de son amitié, cependant je suis aussi fier que jamais et, quand on me couchera dans ma tombe, je désire être étendu de toute ma longueur, afin que j'occupe chaque pouce de sol auquel j'ai droit[1280].»
Quant à sa vieille amie Mrs Dunlop, elle avait cessé toute correspondance. Ce dut être pour lui une des pires amertumes. Une de ses dernières et plus touchantes lettres sera pour lui dire adieu, malgré le long silence dont elle l'avait affligé.
Un fait révèle dans toute sa tristesse ce délaissement du poète. Un Mr Mac Culloch racontait à Lockhart qu'il avait rarement été plus peiné qu'un jour où, arrivant à cheval à Dumfries, par une belle soirée d'été, pour assister à un bal, il avait aperçu Burns. Celui-ci se promenait seul dans la principale rue, du côté qui était dans l'ombre, tandis que, sur le trottoir opposé, dans la lumière, passaient des groupes brillants d'hommes et de dames, dont pas un ne semblait le reconnaître. Mac Culloch mit pied à terre et rejoignit Burns qui, lorsqu'il lui proposa de traverser la rue, lui dit: «Non, non! mon jeune ami, tout cela est passé maintenant». Et après un moment de silence, il récita ces strophes d'une touchante ballade de Lady Grizel Baillie:
Son bonnet se tenait jadis tout fier sur son front,
Et son vieux bonnet avait meilleur air que maint bonnet neuf.
Maintenant, il le laisse pendre au hasard,
Et il se laisse choir sur les gerbes de blé.
Oh! si nous étions jeunes comme nous le fûmes jadis,
Nous serions à galoper sur ce gazon,
Et à courir sur la pelouse que blanchissent les lis,
Et si mon cœur n'était pas léger, je mourrais.
Lockhart remarque qu'il n'était pas dans le caractère de Burns de laisser ainsi échapper ses sentiments sur certains sujets. Aussitôt après avoir cité ces vers, il reprit un air de gaîté et, emmenant chez lui son jeune ami, il le garda jusqu'à l'heure du bal, en lui offrant un bol de son breuvage favori et en lui faisant chanter par sa femme des vers qu'il avait récemment composés[1281].
On se demande avec étonnement d'où pouvait venir un pareil interdit? Quelque chute qu'il y eût pour un homme tel que lui à vivre comme il le faisait, il était au moins au niveau de ceux qui le tenaient à l'écart. Cette société de Dumfries, surtout la gentilhommerie campagnarde qui était la plus conservatrice, n'avait pas le droit de se montrer délicate. Les dissipations d'aucun genre n'étaient faites pour l'effaroucher. Il fallait donc qu'il y eût dans le cas de Burns quelques circonstances particulières. En réalité, c'était la forme plutôt que la nature même de ses excès qui froissait l'opinion. On les lui eût pardonnes s'il les avait dissimulés. Mais il les commettait ouvertement, peut-être même avec une sorte d'affectation, de hardiesse. Il avait toujours été dans sa nature de ne pas cacher ses fautes. À cette époque, avec son irascibilité contre la société, il exagérait sa franchise; ses façons prenaient une attitude de forfanterie et l'aspect agressif d'un défi. Il était disposé à faire étalage et parade de ses désordres, avec une insistance qui devait paraître de la provocation et du cynisme. Ce sentiment de répugnance à l'hypocrisie, qui se tourne en rébellion, est naturel et estimable; mais le monde ne le tolère pas; il n'aime guère ceux qui bravent les conventions dont il croit qu'il vit. La société, qui pardonne, à ceux qui dissimulent, les fautes qu'elle sait qu'ils commettent, mais qui s'effarouche et se fâche, surtout une société provinciale et étroite, dès qu'on s'insurge contre le grand complot d'hypocrisie dont elle se dupe elle-même, se montrait implacable pour ce paysan, qui ne consentait pas à respecter la vertu en masquant ses vices d'un vice de surcroît. Un autre aspect de la même question est celui-ci: Il importe souvent moins, devant l'opinion, de savoir quelles fautes on commet, que en quelle compagnie. Si Burns s'était borné à prendre part aux excès des gentilshommes des environs, qui ne différaient guère de ceux du peuple, il aurait vécu dans la respectabilité. Mais, par son passé, par le sans-gêne de ses façons, par un désir aussi d'être le maître absolu, par l'impatience de toute contrainte et de toute supériorité, par sympathie de classe, il se sentait plus à l'aise avec les gens du peuple. Et parmi eux, il préférait ces irréguliers qui vivent dans l'inattendu, sur les frontières de la bohême. C'était un faible qui datait de longtemps. Il était encore à Lochlea quand il écrivait:
«J'ai souvent recherché la connaissance de cette partie du genre humain, ordinairement désignée sous le terme commun de vauriens, quelquefois plus que cela n'était compatible avec la sûreté de ma réputation; de ceux qui, par une insouciante prodigalité ou des passions emportées, ont été poussés à la misère. Quoiqu'ils soient avilis par des folies et quelquefois souillés par le crime, j'ai trouvé souvent parmi eux quelques-unes des plus nobles vertus: la Magnanimité, la Générosité, le Désintéressement de l'amitié et même la Modestie, à leur plus haut degré.[1282]»
Il y avait beaux jours qu'il avait frayé pour la première fois avec Les Joyeux Mendiants. Cette population était nombreuse, et, ce qui était pis, permanente à Dumfries. Burns en fit de plus en plus sa fréquentation. «Il essayait d'échapper à lui-même, dit Currie, dans une société souvent du genre le plus bas[1283]»; et Chambers, dont l'admiration pour lui n'est pas suspecte: «Burns arriva nécessairement en contact avec des personnes des deux sexes entièrement indignes de sa compagnie, et, en dernier lieu, il s'associa à des individus d'une telle espèce, que les admirateurs de son génie seraient étonnés si tout était révélé[1284].» Dans une petite ville comme Dumfries, on comprend le scandale que des fréquentations de ce genre devaient causer. Aux yeux de beaucoup, Burns était un homme qui se dégradait et s'encanaillait. Il se mêlait à la lie du peuple. Il devenait compromettant de se montrer avec lui. Et voilà comment, un jour de fête, les uns, par haine politique, les autres par pruderie, les autres par lâcheté, passaient près du pauvre poète, sans le reconnaître, sans que personne eût le courage de traverser la rue pour lui serrer la main. Sans aucun doute, il souffrit beaucoup, mais silencieusement, de cette stupide et cruelle condamnation. Il en conçut une humeur plus sombre et un surcroît de misanthropie.
Dans ce ramas de mauvais malaises qui s'accumulaient en lui, ce résidu de rancunes, de remords et de dégoûts, que laissent les débauches et qui peu à peu encrassent l'âme, passaient des angoisses de plus pure origine. Il songeait avec désespoir au dénûment des siens, s'il venait à leur manquer. Il devait y penser d'autant plus que tous ces excès n'allaient pas sans une sourde détérioration de santé, et que, par là, cette terreur tenait du remords. Il travaillait lui-même à rendre possible le malheur dont l'idée l'affolait.