Je suis dans une complète humeur de Décembre, ténébreuse, morne, stupide, telle que la divinité de la Sottise elle-même pourrait la souhaiter. Je ne veux pas allonger encore une lettre pesante par un grand nombre d'excuses plus pesantes de mon silence. Je n'en mentionne qu'une seule parce que je sais qu'elle aura votre sympathie: depuis quatre mois, une chère petite fille, mon plus jeune enfant, a été si malade que, chaque jour, il semblait qu'elle n'eût plus à vivre qu'une semaine. Il faut bien qu'il y ait de nombreuses douceurs attachées aux états d'époux et de père, car Dieu sait qu'ils possèdent en propre de nombreux tourments. Je ne puis vous décrire les heures anxieuses, sans sommeil, que ces liens m'ont souvent causées. Je vois une lignée de petits êtres; moi et mon travail leur seul soutien; et à quel fil fragile la vie de l'homme est suspendue! Si un ordre du destin m'enlève—et ces choses-là arrivent chaque jour—même dans la vigueur de la maturité où je me trouve—Dieu du ciel! que deviendra mon petit troupeau! C'est ici que j'envie vos gens de fortune. Un père, sur son lit de mort, disant un éternel adieu à ses enfants, éprouve, à la vérité, assez d'angoisse; mais l'homme dans l'aisance laisse à ses fils et filles l'indépendance et des amis; tandis que moi... mais je perdrai la raison si je réfléchis plus longtemps à ce sujet!
Pour cesser de parler si gravement de cette matière, je chanterai avec la vieille ballade écossaise.
Ô si je ne m'étais pas marié,
Je n'aurais jamais eu de soucis;
À présent j'ai une femme et des marmots
Et ils crient toujours «à manger»
À manger une fois, à manger deux fois,
À manger trois fois par jour;
Si vous continuez à manger,
Vous allez manger toute ma farine[1285].
Dans une âme en qui les énergies sont intactes, les ressorts nets, ce sont là des angoisses dont l'effet est salutaire, des aiguillons d'effort qui, au lieu de l'énerver, activent la volonté. Mais elles perdaient leur vertu en s'enfonçant parmi tant d'amertumes malsaines, de découragement. Elles ne faisaient qu'augmenter le trouble de cet esprit; éveillaient le regret que les choses fussent ainsi; elles aboutissaient au souhait dont sont harcelés les hommes incapables d'accepter, avec ses joies et ses tourments, la vie qu'ils ont choisie, le souhait que leur destinée ait été différente, encore qu'ils l'aient façonnée eux-mêmes.
Est-il besoin de remarquer que, au milieu de ces désordres, la pauvre Jane Armour disparaît de plus en plus? Dans ces dernières années, il n'en reste plus qu'une impression voilée d'acceptation, d'indulgence silencieuse. «Au milieu de toutes ses erreurs, dit Currie, Burns ne trouva dans son cercle domestique que douceur et pardon, sauf les morsures de sa propre conscience. Il avouait ses transgressions à la femme de son cœur, promettait de se corriger et recevait sans cesse le pardon de ses offenses. Mais, au fur et à mesure que ses forces physiques diminuaient, sa volonté devint plus faible et l'habitude prit une force prédominante[1286]». Heron rend à Jane le même témoignage: «Dans les intervalles entre ses différents accès d'intempérance, il souffrait sans trêve des angoisses les plus aiguës du remords et de pressentiments horriblement affligeants. Sa Jane se conduisait avec un degré de tendresse et de prudence maternelles et conjugales, qui faisaient qu'il ressentait plus amèrement la malfaisance de sa conduite, quoiqu'elles fussent incapables de le sauver[1287].» Ainsi, dans l'ombre où elle est rejetée, on voit la vaillante et bonne femme persévérer dans son œuvre de douceur. Elle continue à grandir, sans le savoir. Elle soutient par un long dévoûment son action héroïque. Les chagrins de la vie révélaient jusqu'au bout la haute qualité de son âme.[Lien vers la Table des matières.]
IV.
DERNIERS JEUX DU CŒUR. — LES CHANSONS.
Il ne faut pas oublier que, sous les scories qui s'épaississent et menacent de l'ensevelir, persiste une vie intérieure, vivace et généreuse. De plus en plus recouverte par la pluie de cendres, elle fait toujours paraître, ça et là, des endroits verts et frais; ses sources d'inspiration ne furent jamais étouffées. L'ancienne éloquence est toujours là, l'indignation contre tout ce qui est vil, le sentiment d'indépendance, toute une poussée de nobles aspirations et de nobles haines. Les moments où elles éclatent sont plus rares, mais aussi flamboyants. Alors elles percent tout, la fatigue, la lassitude, l'ivresse même, de leurs éblouissantes clartés. L'alourdissement, qui commence à se former sur ce visage et à appesantir les traits, disparaît comme dans un coup de vent. L'ancienne face reparaît transfigurée, mobile, remuée par le passage de toutes les émotions. Ceux qui la voyaient une fois ne l'oubliaient plus. Longtemps après, en 1829, M. Syme écrivait:
«L'expression du poète variait continuellement selon l'idée qui prédominait dans son esprit, et il était beau de remarquer combien le jeu de ses lèvres indiquait bien le sentiment qu'il allait énoncer. Ses yeux et ses lèvres, les premiers remarquables pour leur feu, et les secondes pour leur flexibilité, formaient à n'importe quel moment un indice de son esprit, et, selon que le soleil ou l'ombre dominait sur ses traits, vous auriez pu dire, à priori, si la société serait favorisée d'une scintillation d'esprit, ou d'un sentiment de bienveillance, ou d'une explosion de brûlante indignation. Je suis cordialement d'accord avec ce que Sir Walter Scott dit des yeux du poète. Dans ses moments animés, et particulièrement lorsque sa colère était éveillée par des exemples de tergiversation, de bassesse ou de tyrannie, ils ressemblaient réellement à des charbons de feu vivant[1288].»
Dans ce coin du cœur où, paraît-il, l'on a toujours vingt ans et qui chez lui tenait presque toute la place, la faculté d'adorer la femme restait toujours fraîche et active. Jamais il ne lui arriva comme au fabuliste, dont le cœur plus paisible fut également insatiable, de se demander: «Ai-je passé le temps d'aimer?» Il avait conservé ce don de la jeunesse d'être émerveillé et séduit, de bâtir aussitôt des rêves sur ses admirations. L'amour continua à être l'atmosphère dans laquelle son esprit vivait. Elle était nécessaire à sa production poétique. Son imagination avait besoin, pour se mettre en mouvement, de cette chiquenaude que donne un sourire ou un regard féminins. Elle y resta délicatement sensible. Sans doute il n'était plus capable des désespoirs de Mauchline et son âme fatiguée était moins violemment remuée. Mais, si elle avait perdu la profondeur, elle avait conservé la facilité et la fraîcheur d'émotions qui lui étaient aussi indispensables pour chanter que le choc de la main à la harpe.
Pendant ces années de 1794 et 1795, c'est-à-dire pendant la période où sa vie est toute en proie aux chagrins et aux désordres, son culte pour la fille d'un fermier des environs de Dumfries, nommée Jane Lorimer, montre combien le pouvoir de s'éprendre s'était conservé intact en lui. Elle était la fille d'un homme qui vivait à Kemmishall, à deux milles de Dumfries, moitié fermier, moitié fraudeur, que, dès son entrée dans l'Excise, Burns avait eu à surveiller. C'était un paysan matois et retors, dont «la conduite, comme la grâce de Dieu, dépasse toute intelligence[1289]». La mère était une abominable ivrognesse[1290] qui se grisait à «réjouir tout l'enfer». La famille finit par la banqueroute. Dans l'aisance du moment, fleurissait et s'épanouissait précocement en femme, une fillette d'une grande beauté. C'était une enfant; elle avait seize ans quand Burns l'avait vue pour la première fois. Un de ses confrères, John Gillespie, s'était épris d'elle, peut-être en la rencontrant à Ellisland, et avait prié le poète de plaider sa cause. Celui-ci l'avait fait dans une petite pièce d'une très jolie insistance, mais un peu pressante et ardente pour être offerte à une aussi jeune fille.