Il y a, d'autre part, des probabilités bien lourdes. On comprend que le poète se figure des rencontres, des situations, des dénouements, et brode sur un rien de flatteuses erreurs. Tous les hommes en sont là, dit-on; autant les sages que les fous. La seule différence qu'il y ait entre la multitude et lui, est qu'il crée pour ses songes une forme que les autres lui empruntent pour exprimer les leurs. Mais on comprend moins que la femme qui inspire ses fantaisies les accepte; si elle les approuve, elle est en quelque sorte sa complice. On n'est pas étonné de voir Burns s'imaginer des tableaux comme celui-ci:
Viens, laisse-moi te prendre sur mon cœur,
Et dis que nous ne nous quitterons jamais;
Et je mépriserai, comme une vile poussière,
La richesse et les grandeurs du monde.
Et si j'entends ma Jeanie avouer
Que des transports semblables l'agitent,
Je ne désire le bienfait de la vie
Que pour vivre afin de l'aimer.
Ainsi dans mes bras, avec tous ses charmes,
Je serre mon précieux trésor;
Je ne demande, pour ma part du ciel,
Que les délices d'un pareil moment.
Et par tes yeux, si doux et bleus,
Je jure que je suis tien pour toujours!
Et sur tes lèvres je scelle mon vœu
Et jamais je ne le briserai[1308].
On est surpris qu'une jeune femme ait accepté un pareil emploi, même poétique, de sa personne et s'en soit trouvée flattée. Or, il y a la preuve que ces pièces, qui ne laissent pas d'être un peu vives, lui étaient offertes, et que parfois elle insistait pour que l'introduction de son nom marquât bien que c'était d'elle qu'il s'agissait. À propos d'une de ces chansons, Burns écrit à Thomson le passage suivant qui est très clair:
Dans Siffles et je viendrai à vous, mon gars, la répétition de ce vers est fatigante pour l'oreille. Voici les quatre premières lignes de chaque strophe, telles qu'elles étaient primitivement, et ensuite ce qui à mes yeux est une amélioration:
Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars;
Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars;
Quand même père et mère et tous en seraient furieux;
Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars.
Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars,
Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars,
Quand même père et mère et tous en seraient furieux;
Ta Janie se risquera avec toi, mon gars.
De fait, une belle dame, à l'autel de laquelle, moi, le Prêtre des Neuf Sœurs, j'offre l'encens du Parnasse; une dame que les Grâces ont revêtue d'enchantement et que les Amours ont armée de l'éclair; une Belle, l'héroïne même de la chanson, insiste pour ce changement; refusez un peu ses ordres si vous l'osez[1309].
Un autre indice, fort ténu à démêler, prend de l'importance lorsqu'on l'a dégagé. À travers ces pièces à Chloris reviennent, à plusieurs reprises, des allusions aux précautions qu'il faut prendre, à la crainte qu'elle a d'être compromise. Cela est curieux, parce qu'on saisit là un trait qui n'est pas de sentiment mais qui naît des circonstances. On sent quelque chose de la réalité, qui fait saillie sous ce qu'il peut y avoir d'imaginaire dans le reste. C'est un petit fait particulier qui perce la généralité du développement littéraire; il trahit un détail de situation, qui n'a pas été inventé mais qui exista. Une des chansons dit: