Ses yeux, d'un si doux bleu, trahissent
Combien elle me rend ma passion;
Mais la prudence est toujours son refrain,
Elle parle de rang et de convenance.
Ô qui peut penser à la prudence
Avec une telle fille près de lui;
Ô qui peut penser à la prudence
En aimant comme j'aime[1310]?
Et la chanson dont il changeait le refrain pour satisfaire une exigence de Chloris, roule toute entière sur la nécessité de ne pas se trahir.
Faites bien attention quand vous venez me faire la cour,
Et ne venez que si la porte de derrière est entr'ouverte,
Puis par-dessus le sautoir, et que personne ne vous voie,
Venez comme si vous ne veniez pas vers moi,
Venez comme si vous ne veniez pas vers moi.
À l'église, au marché, partout où vous me rencontrez,
Passez près de moi comme si vous vous en souciez moins que d'une mouche;
Mais glissez-moi un regard de votre doux œil noir;
Cependant regardez comme si vous ne me regardiez pas,
Cependant regardez comme si vous ne me regardiez pas.
Sans cesse dites et protestez que vous ne vous souciez pas de moi,
Et quelquefois je vous permets de déprécier ma beauté un peu.
Mais n'en courtisez pas d'autre, quoique en riant,
De peur qu'elle ne détache votre pensée de moi.
De peur qu'elle ne détache votre pensée de moi[1311].
Ne semble-t-il pas qu'il y ait eu entre eux une entente et presque une dissimulation? Que signifient ces paroles furtives et ces entrevues dérobées? Aussi innocentes que fussent ces relations, ce mystère seul suffirait pour leur donner l'apparence d'une faute. Il leur donnait même ce qu'il y a de culpabilité réelle dans une tromperie. C'était trop. Vis-à-vis d'une jeune fille comme Chloris et de la part d'un homme qui avait le double de son âge, c'était un jeu imprudent et blâmable, tel que peu de pères, j'imagine, le toléreraient. Ce n'était pas un sentiment assez pur pour ne pas prendre de précautions; encore moins l'était-il assez pour ignorer qu'il y a des précautions à prendre. Ce fut un marivaudage équivoque où il entra de la coquetterie d'un côté, de la convoitise de l'autre, et dans lequel Burns n'est pas aussi éloigné qu'il le pensait d'être atteint par sa propre condamnation. Il a d'ailleurs été frappé, sur ce point, par celle des autres. Allan Cunningham, qui parle de tout cet épisode avec sévérité, dit: «La beauté de Chloris a ajouté de nombreux charmes à la chanson écossaise, mais ce qui a accru la réputation du poète a diminué celle de l'homme». C'est une parole très dure.
Quoique, dans le tas d'autres caprices grossiers et anonymes, cette fantaisie fût une fleur encore embaumée de poésie, elle était bien au-dessous de ses précédentes aventures de cœur. Elle marquait un instant où inévitablement arrivent les hommes qui continuent à aimer par delà l'âge de l'amour. C'était un émoi uniquement fait de délectation, de désir, en face d'une éclosion de jeunesse, savoureuse dans sa grâce continue de mouvements et sa fraîcheur de carnation. C'est le goût d'un amateur friand devant un beau fruit luisant, velouté, rose, rougissant, virginalement somptueux, dans son lustre et son éclat premiers. Tandis que dans ses pièces à Clarinda, où l'amour est surtout d'imagination, tandis que dans ses pièces à Mary Campbell, où il fut surtout de sentiment, on ne trouve pas un seul trait qui puisse servir à reconstituer la physionomie de ces deux héroïnes, ses pièces à Jane Lorimer nous donnent son portrait avec une précision matérielle et un détail qui permettraient presque à un peintre de le rendre. Elles font un peu penser aux premières pièces à Jane Armour, mais elles sont plus matérielles encore; elles n'en ont pas l'emportement; elles ont plus d'analyse et de dilettantisme dans la contemplation. Elles sont toutes d'un coloris chaud, et chargées de termes de beauté physique et de caresses.
Ô Joli était cet églantier rosé,
Qui fleurit si loin des maisons des hommes,
Et jolie était celle, et oh! combien chère,
Qu'il abritait du soleil couchant!
Ces boutons de roses, dans la rosée matinale,
Combien ils sont purs, parmi les feuilles si vertes;
Mais plus pur était le vœu de l'amant
Qu'ils entendirent hier sous leur ombrage.