Dans son bocage rude et épineux,
Qu'elle est douce et belle cette rosé cramoisie;
Mais l'amour est une fleur bien plus douce,
Dans le sentier épineux et tortueux de la vie.

Qu'une solitude sans chemin, un ruisseau sinueux,
Et Chloris dans mes bras, soient à moi;
Et je ne souhaite ni ne méprise le monde,
Résignant également ses joies et ses chagrins[1312].

Il ne s'agit plus là de passion avec sa dépense d'énergie, l'exaltation de tout l'être et son élévation à un plus haut frémissement intellectuel et sensible. C'est quelque chose de beaucoup plus restreint, de plus matériel, et à coup sûr d'inférieur, la simple adoration, la simple possession d'une forme jeune et charmante. En réalité, c'était le goût, fréquent, dit-on, chez les hommes mûrs ou qui mûrissent, pour la beauté dans sa première fleur. C'était le commencement de ces amours inégaux, où l'homme, dépouillé des qualités de l'amant, désire plus qu'il n'inspire, implore et n'impose plus; où son vœu n'est pas d'être aimé, mais qu'on lui permette d'aimer; où il n'existe plus de réciprocité complète, mais, de sa part, une gratitude soumise qui mène vite aux dernières soumissions. Les hommes qui entrent dans cette faiblesse sont voués à un long supplice d'inquiétude et de vaines jalousies, à la torture de sentir qu'ils doivent leur instable joie, ou à la pitié, ou à l'intérêt, ou à l'amour-propre, ou à la vanité, ou à la crainte, ou même à l'admiration et à la reconnaissance, à tout, sauf au vrai amour. Burns n'en était pas encore là. Mais c'était un commencement. Chloris n'avait guère de passion pour lui. C'était une distraction de fille complaisante et coquette, dont la manière habile et maîtresse de soi apparaît bien dans ces strophes:

Elle est jolie, verdissante, droite et grande,
Et depuis longtemps tient mon cœur en servage;
Et toujours il charme le fond de mon âme
Le tendre amour qui est dans son œil.

Elle est friponne et maligne ma Jane,
Pour dérober un regard invisible à tous;
Mais prompts comme l'éclair sont les regards des amants,
Lorsque le tendre amour est dans leur œil.

Cela peut échapper aux petits maîtres de la cour,
Cela peut échapper aux clercs très savants,
Mais l'amoureux aux aguets remarque bien
Le tendre amour qui est dans son œil[1313].

Le poète était encore assez jeune pour jouer le même jeu. Ces passions d'homme âgé n'eurent pas le temps de pénétrer bien avant. Il évita ainsi les souffrances du drame qui a arraché à Shakspeare ses cris les plus cruels.

Le règne de Chloris dura du commencement de 1793 à la fin de 1795, à peu près. Il se termine brusquement, par un trait de plume irrité du poète, qui voudrait biffer ce nom des chansons où il l'a célébré. Au commencement de 1796, il écrit à Thomson:

«Dans mes chansons passées, il y a une chose qui me déplaît: c'est le nom de Chloris. Je l'avais employé comme le nom fictif d'une certaine dame; mais, en y réfléchissant, c'est une haute incongruité d'avoir une appellation grecque dans une ballade pastorale écossaise. J'ai d'autres modifications à vous proposer. Ce que vous m'avez dit de «boucles couleur de lin» est juste. Cela ne peut entrer dans une description élégante de beauté[1314]».

L'exécution était complète, non sans une colère secrète. Il semble qu'il y ait eu là comme le germe de la souffrance inévitablement attachée à ces amours disparates.