L'histoire de la pauvre Jane Lorimer est lamentable. Quelques années après ce moment de splendeur, où elle était rayonnante de beauté et fêtée dans les chansons du premier poète de son pays, son père fut ruiné. Son mari avait disparu. Elle fut obligée d'entrer dans une famille comme gouvernante. Elle vécut dans cette situation et d'autres analogues, pendant plusieurs années. Longtemps après, en 1816, elle apprit que son mari était à Brampton, où il mangeait sa quatrième ou cinquième fortune, héritée d'un parent. Elle le manqua de quelques heures. Peu après, elle fut informée qu'il était en prison pour dettes, à Carlisle. Elle désira le voir. Lorsqu'elle arriva, on lui montra le logement de Whelpdale, de l'autre côté d'un quadrangle entouré d'un cloître. En y allant, elle dépassa un homme, alourdi, légèrement paralysé et dont la marche était traînante. Au moment où elle approchait de la porte, elle entendit que cet homme prononçait son nom. «Jane», dit-il, et se reprenant aussitôt, avec un ton plus cérémonieux, «Mrs Whelpdale». C'était son époux de quelques mois, changé en cet homme caduc, brisé. Il y avait de la bonté dans Jane. Elle resta un mois à Carlisle, allant chaque jour à la prison rendre visite à son mari. Puis elle retourna en Écosse. Quelques mois après, il fut libéré, elle revint près de lui. Mais c'était un homme tellement perdu qu'une vie commune était impossible. Elle fut forcée de le quitter de nouveau et ne le revit plus. «Il est connu, dit Chambers, auquel ces détails sont empruntés, que cette pauvre femme sans appui fut enfin entraînée dans une faute qui lui perdit le respect de la société[1315].» Elle mena pendant quelque temps une sorte de vie errante, sur les frontières de la mendicité, ne parvenant pas à s'élever au-dessus de la position de domestique. Elle ne cessa jamais d'être élégante de tournure et belle de visage. Vers 1825, un gentleman charitable, à qui elle avait fait connaître sa détresse, s'occupa d'elle et parla d'elle dans les journaux, dans le but de lui procurer quelques secours. La dame de ce gentleman lui ayant envoyé les coupures des journaux où il était question d'elle, reçut ce billet, «dans lequel, dit Chambers, nous ne pouvons nous empêcher de penser qu'il y a quelque chose qui n'est pas indigne d'une héroïne poétique»:

«La Chloris de Burns est infiniment obligée à Mrs.... pour l'aimable attention qu'elle a eue de lui envoyer les extraits de journaux; elle est heureuse et flattée qu'on dise et qu'on fasse tant pour elle.

Ruth fut traitée par Booz avec bonté et générosité; peut-être la Chloris de Burns pourra-t-elle avoir un bonheur semblable dans le champ des hommes de talent et de vertu[1316]

La dame la vit plusieurs fois et prit plaisir à sa conversation qui indiquait une pénétration naturelle d'intelligence et un jeu séduisant d'esprit. Plus tard, Jane Lorimer trouva une situation comme gouvernante. Elle eut quelques années paisibles. Mais une affection de la poitrine ruina sa santé. Elle fut obligée de se retirer dans un pauvre logement, dans une des vieilles rues d'Édimbourg. Elle languit quelque temps, vivant d'un peu de secours que lui donnait son dernier maître. Elle mourut en 1831, misérable, délaissée, ignorée. Hélas! pauvre Chloris!

À travers ces tracas, ces débauches et ces remords, la production poétique de Burns continuait. Chose surprenante, dans les interstices de cette vie délabrée et en ruines, partout jaillissaient des fleurs. Pendant ces quatre années de Dumfries, il a écrit plus de deux cents morceaux dont cent cinquante sont précieux. Il ne s'y trouve plus de pièces capitales comme Tam de Shanter; plus même rien qui ressemble à la Sainte-Foire ou à la Vision; plus même de ces jolies épîtres comme à Mossgiel. Ce sont de courts morceaux, le plus souvent de petites chansons de quelques strophes seulement, ce qu'il pouvait composer dans les quarts d'heure de recueillement qui lui restaient au milieu de ce gaspillage de lui-même. Elles naissaient sans interruption, les unes sur les autres; elles étaient variées à l'infini, sentimentales, touchantes, malignes ou railleuses. Il n'y avait guère de semaine où il ne lui vint entre les mains un brin de poésie, un brin menu et léger de plantes du pays, une brindille de bruyère ou de thym, une fleur de chardon, quelques feuilles de houx piquant, et quelquefois, aux jours favorisés, un rameau d'églantier. Mais tous ces riens frais, verts et parfumés, forment, réunis ensemble, un gros bouquet et une part essentielle de son œuvre.

Peut-être aurait-il moins produit, s'il avait été, comme à Mauchline, laissé à lui-même. L'impulsion intérieure était moins impérieuse; la montée de poésie moins débordante; ou tout au moins les conditions étaient moins favorables; le loisir manquait et la concentration. Il n'était plus dans cet isolement indéfini où le travail de l'inspiration a le temps de se faire, où rien ne le dérange, ne le distrait, où, dans le poète renfermé en lui-même, la tension poétique augmente jusqu'à ce qu'elle s'échappe irrésistiblement. Maintenant son corps était fatigué, son âme dispersée, son temps tiraillé et déchiré. Heureusement il vint du dehors des excitations qui ne le laissèrent pas s'oublier. Il continua sa collaboration au recueil de Johnson, lequel avançait lentement; mais surtout il se trouva engagé dans une autre entreprise du même genre qui réclama de lui plus d'activité. Au mois de septembre 1792, un nommé George Thomson, qui était commis près du Conseil de la Société pour l'Encouragement des Manufactures en Écosse, lui écrivit que, d'accord avec quelques amis comme lui épris de musique, il avait commencé à choisir et à collectionner les mélodies populaires, dans le but de les conserver et de les publier[1317]. Ils avaient engagé Pleyel «le plus agréable des compositeurs actuels», pour mettre des accompagnements à ces vieux thèmes, et pour composer, à chacun d'eux, un prélude et une conclusion, de façon à les rendre plus propres à être chantés dans les concerts. C'était donc, à la différence d'autres recueils, une entreprise avant tout musicale, une collection d'airs plutôt que de chansons. Mais certains de ces motifs n'avaient pas de paroles; d'autres en avaient d'insignifiantes, ou de grossières, ou d'indécentes. Il fallait retoucher les anciens vers ou en composer de nouveaux, là où cela était nécessaire. Thomson demandait à Burns de se charger de ce travail et de lui fournir de la poésie pour cette vieille musique[1318]. Burns accepta avec enthousiasme. Il se mit à l'œuvre aussitôt et reprit, mais avec plus d'activité et de fécondité, le travail qu'il avait commencé pour Johnson. La nécessité de fournir aux demandes de Thomson lui servit d'aiguillon; sa collaboration a fait de ce recueil un des livres de la littérature écossaise.

Pendant tout ce travail il fit preuve d'un désintéressement qui, dans les circonstances où il se trouvait, avait d'autant plus de mérite. Il était pauvre; quelques livres auraient fait une différence dans son budget et allongé les bouts pour leur permettre de se joindre. Il ne voulut cependant jamais entendre parler de rémunération. Il fut sur ce point inflexible. Dans la lettre où il lui demandait son concours, Thomson lui avait dit:

«Nous regarderons votre concours poétique comme une faveur particulière, outre que nous paierons n'importe quel prix raisonnable que vous demanderez pour nous le prêter. Le profit est pour nous une considération secondaire, et nous sommes résolus à n'épargner ni peines ni dépenses pour notre publication[1319].

Dans l'acceptation de Burns, cette offre avait pour réponse la phrase suivante:

Quant à une rémunération, vous êtes libre de regarder mes chansons comme au-dessus ou au-dessous de tout prix; car elles seront absolument l'un ou l'autre. Dans l'honnête enthousiasme avec lequel je m'embarque dans votre entreprise, parler d'argent, de gages, d'émoluments, de salaire, etc., serait une véritable prostitution d'esprit[1320].