Les choses en restèrent là pour le moment. Burns prit en main la partie littéraire, fournit chansons sur chansons, n'épargna ni ses peines, ni ses recherches, ni ses dérangements, sans compter l'inestimable contribution de son génie. La publication, grâce à lui surtout, prenait bien. Thomson voulut lui donner, non pas une rétribution, mais comme une part dans les bénéfices qui pouvaient provenir d'une œuvre dont ses vers faisaient le succès. Il le lui proposa en des termes qu'il faut citer, pour montrer combien ils avaient de tact et étaient incapables d'offenser la susceptibilité la plus prompte.
L'affaire ne dépend plus maintenant que de moi seul, les messieurs, qui au début s'étaient entendus pour avoir une part dans la publication, ayant demandé à s'en désister. Cela importe peu; il est impossible que j'y perde. Le mérite supérieur de l'œuvre fera naître une demande générale, aussitôt qu'elle sera suffisamment connue. Et quand bien même la vente en serait plus lente qu'elle ne promet de l'être, je trouverai une compensation à mon travail dans le plaisir que j'aurai pris à la musique. Je ne puis vous exprimer combien je vous suis obligé pour les exquises chansons nouvelles que vous m'envoyez; mais les remerciements, mon ami, sont un faible retour pour ce que vous avez fait. Comme je recueillerai les bénéfices de la publication, il faut que vous me permettiez de vous envoyer une légère marque de ma reconnaissance, et de la renouveler plus tard quand je le trouverai opportun. Ne me la renvoyez pas, par le Ciel! Si vous le faites, notre correspondance est finie. Cela, sans doute, ne serait pas une perte pour vous, mais cela ruinerait la publication qui, sous vos auspices, ne peut manquer d'être respectable et intéressante[1321].
Dans la lettre, Thomson avait mis une somme de cinq livres. À coup sûr on ne pouvait offrir d'une manière plus délicate. Il reçut une réponse presque courroucée, où Burns lui déclarait péremptoirement qu'il ne voulait pas entendre parler d'argent.
Je vous assure, mon cher Monsieur, que vous m'avez vraiment blessé avec votre envoi d'argent. Cela me dégrade à mes propres yeux. Toutefois, le retourner sentirait la pose et l'affectation; mais quant à continuer ce genre de trafic de débiteur à créancier, je vous le jure par l'Honneur qui couronne la statue droite de l'Intégrité de Robert Burns, au moindre mot à ce sujet, je repousserai avec indignation toutes nos relations passées, et je deviendrai, à partir de ce moment, un parfait étranger pour vous! La réputation de Burns pour la générosité de sentiment et l'indépendance d'esprit survivra, j'en ai confiance, à tous les besoins que le froid et dur métal peut satisfaire; du moins, je ferai tout pour qu'il mérite cette réputation[1322].
On s'est étonné de ces refus de Burns; il semble naturel qu'il participât aux bénéfices que pouvait rapporter cette publication. On a fait remarquer, non sans justesse, qu'il n'y a pas de différence entre recevoir l'argent de Thomson et recevoir des souscriptions pour ses poèmes[1323]. Il serait plus exact de dire qu'il n'y a pas grande différence. Il y en a une légère. Ce n'est pas une même chose d'éditer, pour son propre compte, à ses périls, ses propres œuvres, et de tirer profit de poèmes composés sans idée de gain; ou de recevoir un salaire pour les pièces qu'on apporte, et d'être payé comme un artisan en poésie. Il n'y a sans doute là rien de très éloigné du peintre qui vend son tableau, ou du sculpteur sa statue. Mais Burns n'avait pas l'idée de la carrière de l'homme de lettres. Il avait toujours composé pour lui-même, par impulsion; il lui semblait que c'était, comme il le dit, «prostituer» son génie que de s'en servir pour battre monnaie. Et ce sentiment était d'autant plus susceptible que, l'élan de production ayant un peu baissé en lui et ayant besoin d'être excité par le dehors, il fallait absolument que ce mobile fût désintéressé, pour ne pas ressembler à un mobile d'argent. Sa poésie c'était son âme qui s'envolait, il la donnait, il ne la vendait pas, pas plus qu'il n'eût songé à vendre son rire ou son éloquence. Et il y avait encore une autre raison qui lui fait honneur également. Il considérait l'entreprise de Thomson comme une œuvre patriotique, désintéressée, destinée à préserver le trésor musical de l'Écosse. Il lui paraissait presque sacrilège de tirer profit de ce dévoûment à une des gloires de la patrie calédonienne. C'est comme si on voulait payer à un patriote son patriotisme, et estimer en espèces ses soins, ses démarches, ses discours, pour l'honneur du pays. C'était après tout une noble susceptibilité.
La qualité de cette production était toujours la même; on est surpris de la fraîcheur que les visions conservaient dans cette âme ternie par les chagrins et où les excès laissaient si souvent leurs dégoûts. Jamais sa poésie n'a eu plus d'éclat. Sa main d'ouvrier était alors d'une justesse et d'une précision achevées. À cette période appartiennent les dernières pièces à Clarinda, le groupe des pièces à Chloris, l'ode de Bruce à Bannockburn, le Retour du soldat, et tant de chansons qui sont de brefs chefs-d'œuvre. Il n'a rien écrit de plus délicat. S'il a produit des pièces de plus grande force et de plus large allure, il n'en a pas d'un travail plus fini et d'un sentiment artistique plus sûr. Sans doute ce n'était plus la trombe de poésie de Mossgiel, avec son mouvement et son puissant enlèvement des choses; c'était la fin d'une pluie, éparse et calme, quand la lenteur de leur chute donne aux gouttes une forme parfaite et que, par leur dispersion même, elles sont plus pénétrées de lumière, irisées, diamantées, étincelantes.
Cependant sa renommée continuait à grandir d'un double mouvement: à monter vers les plus hauts esprits et à pénétrer jusqu'aux plus humbles. Dans les rues, non seulement on chantait ses chansons, mais on mettait son nom à des chansons qui n'étaient pas de lui, pour les vendre. «J'ai vu même chanter, par les rues de Dumfries, une couple de ballades qui portaient mon nom en tête comme leur auteur, bien que ce fût la première fois que je les voyais[1324]». Sa gloire avait gagné les sommets intellectuels du pays. Son nom retentissait au Parlement, dans la bouche d'hommes qui étaient l'honneur de leur temps, comme celui d'un homme qui était l'honneur de son pays. En 1793, Curran, le grand orateur irlandais, s'écriait en parlant de l'Écosse «qu'elle était couronnée des dépouilles de tous les arts et parée de la richesse de toutes les muses, depuis les profondes et pénétrantes recherches de son Hume jusqu'à la moralité douce et plus simple, mais non moins sublime et pathétique de son Burns[1325]». Cet hommage, que nous n'avons vu relever dans aucune biographie de Burns, indique quel rang il avait insensiblement pris parmi les grands noms de son pays. Lockhart raconte qu'un peu plus tard, trop tard puisque Burns venait de mourir, Pitt disait à la table de lord Liverpool: «Je ne vois pas de vers, depuis Shakspeare, qui aient autant l'air de sortir doucement de la nature[1326]». Au moment où des pensions étaient accordées à des hommes de lettres, de talent moyen, on pouvait espérer que quelque chose se ferait pour un des plus surprenants génies de son époque. Quelques-uns de ses admirateurs s'y employèrent. Ce fut en vain. Allan Cunningham raconte que M. Addington rappela à Pitt les mérites de Burns; mais Pitt «passa la bouteille à lord Melville et ne fit rien[1327]». Pendant ce temps le poète se débattait contre sa pauvreté; sa production était gênée par l'inquiétude, faute d'un peu d'argent.
On dira que les opinions de Burns et la façon dont il les exprimait n'étaient pas pour lui concilier les bonnes grâces du Ministère. Cela serait vrai si la mesure envers lui avait eu besoin d'un appoint de faveur. Mais il avait un mérite qui dépassait les autres, indiscutable; les circonstances de sa vie l'augmentaient encore. Pour faire de son succès un exemple, il ne manquait que la récompense. Ses erreurs politiques, à les juger telles, disparaissaient à côté des indiscutables leçons plus hautes qu'il répandait. Il était incontestablement de ces hommes envers qui une nation est redevable, et que, par intérêt autant que par amour-propre, elle doit soutenir. Mais les ministères se ressemblent beaucoup, en tous temps, en tous lieux, parce que les hommes sont partout et toujours les mêmes, «Si Burns avait publié dans un journal quelques libelles sur Lepaux ou Carnot, ou un pamphlet vif «Sur l'État du Pays», on se serait peut-être plus occupé de lui pendant sa vie[1328]». Les hommes d'État qui n'ont pas su l'aider ont privé leur race d'œuvres plus glorieuses et plus durables qu'une bataille gagnée ou une île conquise. Ils ont failli à leurs devoirs de bons ménagers des ressources de leur patrie. C'est avec raison que, lorsque le droit de propriété des œuvres de Burns vint en discussion à la Chambre des Lords, en 1812, Earl Grey insista sur la faute d'avoir négligé un pareil génie et reprocha à lord Melville sa part dans le dénûment du poète[1329].[Lien vers la Table des matières.]
V.
LES DERNIERS CHAGRINS, LES DERNIERS EXCÈS, LES DERNIÈRES LUEURS.
LA FIN.
Le dénouement n'est pas loin maintenant. Nous touchons à la fin de ce jour tourmenté, clos aux premières heures de l'après-midi, sans avoir connu les sérénités du soir qui apportent l'apaisement, ni l'élargissement étoilé de la nuit, qui ouvre des espaces à l'espoir. Burns finit en pleine amertume, au plus fort de ses regrets, de ses remords, et de ses angoisses pour sa famille. Si, du moins, il avait résisté un peu plus longtemps, la vie, qui souvent est charitable et se charge des petits enfants, lui aurait peut-être montré les siens, élevés et capables de porter leur nom. Elle s'en chargea bien quand ils furent orphelins. Cela l'aurait consolé, rassuré, réconcilié un peu avec lui-même. Mais le temps lui en fut refusé. Il fut implacablement frappé au moment le plus affreux que son esprit ait connu. Dans ses derniers mois, il n'existe pas de lui une parole plus gaie et plus légère, un mot moins découragé que les autres; tout y est d'une tristesse uniforme. Une même teinte morne assombrit chacun de ses instants. Et dans ses heures suprêmes, on ne trouve pas de signe d'une de ces lueurs qui éclairent parfois les fronts mourants et qui, vraies ou fausses, adoucissent les agonies. Il mourut enfermé dans l'étroite et ténébreuse prison de son désespoir. Jusqu'au dernier moment, la troupe impitoyable des soucis empêcha d'arriver jusqu'à lui une de ces visites d'anges qui, dans sa vie plus que dans toute autre, avaient été si rares et distantes entre elles, et dont sa pauvre âme avait tant besoin. C'est une navrante histoire que celle de ses dernières années.