Quoique naturellement d'une forme athlétique, Burns avait dans sa constitution les particularités et les délicatesses qui appartiennent au tempérament du génie. Il était exposé, depuis une période très jeune de sa vie, à cet arrêt dans le progrès de la digestion qui résulte d'une pensée profonde et anxieuse, et qui est quelquefois l'effet et quelquefois la cause d'une dépression de vitalité. Lié à ce désordre de l'estomac, il avait une disposition aux migraines, qui affectait plus spécialement les tempes et le globe de l'œil et qui était fréquemment accompagnée de mouvements du cœur violents et irréguliers. Doué par la nature d'une grande sensibilité de nerfs, Burns était, dans son système corporel aussi bien que mental, exposé à des impressions déréglées,—à la fièvre du corps aussi bien qu'à celle de l'esprit. Cette prédisposition à la maladie, qu'une stricte tempérance dans la diète, un exercice régulier, un sommeil solide auraient pu vaincre, fut fortifiée et enflammée par des habitudes d'une nature toute différente. Perpétuellement stimulée par l'alcool, sous l'une ou sous l'autre de ses diverses formes, l'action désordonnée du système circulatoire devint à la fin habituelle, le travail de nutrition fut incapable de pourvoir à la déperdition, et les pouvoirs vitaux commencèrent à faiblir.
Plus d'une année avant sa mort, il y avait un déclin évident dans l'apparence personnelle de notre poète, et quoique son appétit se maintint, il sentait lui-même que sa constitution s'abaissait. Dans ses moments de pensée, il réfléchissait avec le regret le plus profond à son fatal acheminement, prévoyant clairement la fin vers laquelle il se hâtait, sans avoir la force de volonté nécessaire pour arrêter ou même ralentir sa course. Son caractère devint plus irritable et plus sombre; il se sauvait de lui-même dans des sociétés, souvent de l'espèce la plus basse. Et dans cette compagnie, on franchissait vite ce moment des réunions joyeuses où le vin augmente la sensibilité et excite la bienveillance, pour arriver au moment qui est au delà et sur lequel régnait généralement la passion sans contrôle et sans frein. Celui qui souffre la pollution de l'ivresse, comment échappera-t-il à une autre pollution? Abstenons-nous de mentionner des erreurs sur lesquelles la délicatesse et l'humanité tirent un voile[1334].
On a blâmé Currie d'avoir parlé. C'est à tort, puisque c'était la vérité. Personne ne peut le soupçonner de n'avoir pas aimé le pauvre poète. S'il a mentionné ce point délicat, avec la conscience de sa profession, il l'a, selon sa propre expression, «touché avec tendresse[1335]».Il a fait acte d'honnêteté et de pitié, comme un médecin qui connaît et plaint les misères humaines. C'est surtout dans une biographie comme celle de Burns, qu'il faut de la franchise; ceux qui, par des réticences ou des oublis, la défigurent, la mutilent ou la masquent, lui retirent une partie de son intérêt et de son enseignement. Ils appliquent le mensonge à la mémoire d'un homme qui le détesta et le méprisa par-dessus tout, et qui, avec toutes ses fautes, eut du moins la fierté de ne pas les dissimuler et le courage de les reconnaître. C'est une hypocrisie indigne de ce sincère esprit[1336].
Quoi qu'il en soit de ce mal, qu'accompagna en effet une fièvre rhumatismale, ses ravages furent terribles. Pendant les derniers mois de 1795, la correspondance et les travaux de Burns furent interrompus. Il resta confiné à la chambre tout l'hiver et se releva brisé et vieilli. Au commencement de janvier 1796, il commençait à marcher un peu; il écrit:
Je commençais à peine à me remettre de la perte d'une fille unique, d'une enfant chérie, quand je suis devenu moi-même la victime d'une fièvre rhumatismale qui m'a amené sur les frontières de la tombe. Après maintes semaines de lit et de maladie, je commence seulement à me traîner ça et là[1337].
Et le 31 janvier, il écrivait à Mrs Dunlop, à peu près dans les mêmes termes:
Longtemps le dé a roulé indécis; enfin, après bien des semaines sur un lit de maladie, il semble avoir «tourné vie», et je commence à me traîner à travers ma chambre. Une fois même, j'ai été devant ma porte dans la rue[1338].
Ces heures de confiance n'étaient pas bien solides; c'était l'espèce de confiance qu'on montre aux autres, pendant quelque temps encore après qu'elle est à peu près morte en soi-même; par moments, il désespérait de jamais se remettre complètement:
La santé que vous me souhaitez dans votre carte de ce matin, est, je le pense, envolée de moi pour toujours[1339].
Et quelques jours après il écrivait à Mrs Riddel: