Je suis si malade que j'ai à peine la force de tenir cette misérable plume sur ce misérable papier.

On a retrouvé de lui, à cette époque, un portrait qui apporte à tous ces détails un saisissant commentaire. Quel changement avec celui d'Édimbourg; vingt années d'excès et de remords auraient-elles pu produire un tel contraste? Où est le visage ouvert, jeune et confiant, qui se détachait sur des verdures, des collines lointaines et un ciel pur? Par une sorte d'intuition, l'artiste à qui l'on doit cette seconde ressemblance, au lieu de ce riant horizon, a choisi un voile de nuages menaçants et rapprochés; sur ce fond funèbre, une face vieillie, épuisée, dure, amère, avec une expression ombrageuse et farouche dans les traits, tandis que le regard conserve dans sa tristesse un fond de douceur. Sur cet ensemble flotte un air de défiance et d'inquiétude, comme de quelqu'un qui se croit toujours menacé. L'expression de cette tête douloureuse est ineffaçable; elle vous hante impérieusement et chasse de l'esprit la figure charmante du premier portrait[1340].

À la maladie, venait s'ajouter la gêne: ses souffrances se compliquaient de soucis. Vers la fin de 1795, il était obligé d'écrire au collecteur Mitchell une épître en vers, dont le manuscrit se vendrait aujourd'hui une somme considérable, pour lui emprunter une guinée.

Ami éprouvé et loyal du Poète
Qui, sans toi, pourrait mendier ou voler,
Hélas! hélas! le grand diable
Et toutes ses sorcières
Sont en train de danser gigues et reels
Dans mes pauvres poches.

Je voudrais insinuer modestement
Que j'ai cruellement besoin d'une guinée;
Si vous voulez l'envoyer par la fillette,
Ce serait très bon;
Et tant que mon cœur battra de sang vivant,
Je m'en souviendrai.

Puisse la vieille année s'éloigner, en maugréant
De voir la nouvelle arriver gémissante
Sous une double abondance de provisions,
Pour toi et les tiens;
Tandis que la paix et les joies domestiques couronnent
Tout ce tableau.

POST-SCRIPTUM.

Vous avez appris comme j'ai été malmené,
Et par la méchante mort presque emporté;
Horrible mégère! elle m'avait pris par la ceinture
Et m'a durement secoué;
Mais par bonheur j'ai sauté un sautoir,
Et tourné un coin.

Mais par cette santé, dont j'ai encore une part,
Et par cette vie, dont on me promet encore un bout,
De me tenir sain et entier j'aurai soin
Un peu plus prudemment;
Donc adieu folie, peau et poil,
Une bonne fois et à toujours![1341]

Hélas! les promesses! Il était donc perdu irrévocablement pour être, après une telle leçon, incapable de les tenir! Il en était donc au point où la volonté cesse d'agir et où, l'instrument de toute résolution étant lui-même atteint, la dernière ressource est brisée. C'est alors la fin d'un homme! Était-ce donc la fin du poète?