Il semble qu'il en était là. Il avait paru éprouver un mieux pendant les derniers jours de janvier 1796. Une de ses premières visites fut à son endroit favori, la Taverne du Globe. Il en ressortit vers trois heures du matin, en état d'ivresse[1342]. Le froid était intense; l'air glacial le saisit et l'étourdit. Il tomba sous un passage voûté qu'on montre encore, et s'y endormit. L'humidité de l'aube le surprit dans cet engourdissement où le corps n'a même plus la réaction involontaire de la souffrance, et le pénétra. Cet accident fut suivi d'une attaque de rhumatisme qui le retint au lit environ une semaine; après cette rechute, sa maladie renouvelée fit des progrès rapides. «Alors, dit Currie, son appétit commença à décliner, sa main trembla et sa voix faiblit à la moindre émotion ou au moindre effort. Son pouls devint plus faible et plus rapide, et des douleurs dans les articulations et dans les pieds et les mains le privèrent de goûter le rafraîchissant sommeil. Trop découragé et trop au courant de sa situation réelle pour nourrir quelque espérance de guérison, il songeait sans cesse à la désolation prochaine de sa famille, et son esprit tomba dans une continuelle tristesse.» Rien n'est pénible comme de suivre, dans les rares et courtes lettres de cette période, l'envahissement de cette pensée d'une fin inévitable et prochaine. Au mois d'avril, il écrivait à Thomson:

«Hélas! mon cher Thomson, je crains qu'il ne s'écoule quelque temps avant que je n'accorde ma lyre de nouveau! «Près des fleuves de Babylone etc.» Presque sans cesse depuis ma dernière lettre, je n'ai connu l'existence que par la pression de la lourde main de la maladie, et j'ai compté le temps par les répercussions de la souffrance. Le rhumatisme, le froid et la fièvre ont formé pour moi une terrible Trinité dans l'Unité, qui fait que je ferme les yeux dans l'angoisse et que je les ouvre sans espérance. Je regarde ces jours printaniers et je dis avec le pauvre Fergusson:

«Dites pourquoi un ciel indulgent a-t-il donné
La lumière aux désolés et aux malheureux?[1343]»

Vers le milieu de mai, il écrivait à Johnson:

«Vous devez probablement penser que, depuis quelque temps, je vous ai négligés vous et votre recueil, mais, hélas, la main de la souffrance, du chagrin et du souci s'est, pendant ces derniers mois, posée lourdement sur moi. L'affliction dans ma personne et dans ma famille a presque entièrement banni cette allégresse et cette vie avec lesquelles je courtisais jadis la muse rustique de l'Écosse.... Cette lente, longue et usante maladie, qui reste suspendue sur moi, j'en ai peur, mon toujours cher ami, arrêtera mon soleil avant qu'il ait atteint le milieu de sa carrière et fera passer le Poète à des sujets bien autres et plus importants que d'étudier l'éclat brillant de l'esprit et le pathétique du sentiment. Cependant, l'Espérance est le cordial du cœur humain et j'essaye de l'entretenir du mieux que je puis[1344]

Il avait encore à cette époque des moments de confiance et, vers la même date il écrivait à Thomson qu'il avait l'espérance que la vivifiante influence de l'été qui approchait le remettrait. Mais un peu plus tard, la conscience de sa situation grandit en lui. Le 4 juin, il écrivait à Mrs Riddel, qui lui avait conseillé d'assister à un bal donné en l'honneur du jour de naissance du roi, pour montrer son loyalisme:

«Je suis dans un si misérable état de santé que je suis incapable de montrer mon loyalisme, en aucune manière. Torturé, comme je le suis, de rhumatismes, j'aborde tous les visages avec une salutation semblable à celle de Balak à Balaam: «Viens maudire Jacob! Viens détester Israël![1345]» Ainsi dirais-je: «Viens maudire ce vent d'est, viens détester ce vent du nord!» Je vous verrai peut-être samedi, mais je ne serai pas au bal. Pourquoi irais-je? «L'homme ne me plaît plus, ni la femme non plus[1346].» Pouvez-vous me procurer la chanson: Soyons tous malheureux ensemble? Si vous le pouvez, faites-le, et obligez le pauvre misérable[1347].

Le 26 juin, à la fin du mois, il écrivait à son ami Clarke une des lettres les plus navrantes qu'il ait écrites et qu'il soit possible de lire:

«Mon cher Clarke,—toujours, toujours la victime de l'affliction! Si vous voyiez le corps émacié qui maintenant tient cette plume pour vous écrire, vous ne reconnaîtriez plus votre vieil ami. Si je dois jamais me rétablir, c'est le secret de Lui, le Grand Inconnu dont je suis la créature. Hélas! Clarke, je commence à redouter le pire. Pour moi-même, je suis tranquille,—je me mépriserais si je ne l'étais pas. Mais la pauvre veuve de Burns, mais cette demi-douzaine de chers petits orphelins abandonnés! Me voici faible comme une larme de femme! Assez de ceci! c'est la moitié de mon mal!

J'ai reçu votre dernière lettre contenant le billet de banque. Il arriva bien à point et je vous suis extrêmement obligé pour votre ponctualité. Il faut que je vous demande une seconde fois la même obligeance. Soyez assez bon pour m'envoyer un second billet par retour du courrier. J'espère que je puis vous le demander sans que vous en soyez gêné et cela m'obligera sérieusement. S'il faut que je m'en aille, je laisserai derrière moi quelques amis que je regretterai tant que la conscience me restera. Je sais que je vivrai dans leur souvenir.