Si tu étais dans le vent froid,
Sur cette plaine, sur cette plaine,
Mon plaid contre l'air irrité
T'abriterait, t'abriterait;
Ou si le dur vent du malheur
Soufflait sur toi, soufflait sur toi,
Ton abri serait sur mon sein,
Tout à toi seule, tout à toi seule.
Si j'étais dans la plus sauvage solitude,
Si noire et nue, si noire et nue,
Le désert serait un Paradis
Si je t'avais, si je t'avais;
Ou si j'étais monarque du globe,
Roi près de toi, roi près de toi,
Le plus pur joyau de ma couronne
Serait ma reine, serait ma reine[1352].
Avant de mourir, il voulut lui laisser un souvenir. À la fin de juin, il écrivit à Johnson pour lui demander les quatre volumes de sa collection. «Voulez-vous être assez obligeant pour me les faire parvenir par la première voiture, car je suis anxieux de les avoir bientôt!» Il les lui offrit avec ces vers:
Ils sont à toi ces volumes, douce Jessy,
Et avec eux prends la prière du poète,
Que le destin, sur sa plus belle page,
Avec ses bienveillants et ses meilleurs présages
D'avenir heureux, inscrive ton nom.
Avec la bonté native, un nom sans tache,
Un peu de défiance qui veille et qui n'ignore pas
Que le mal existe et que l'homme est trompeur,
Nous trouvons ici-bas toutes les joies innocentes,
Et tous les trésors de l'esprit;
Que ce soit là ta protection et ta récompense;
Ainsi prie ton fidèle ami, le barde[1353].
Jessy Lewars vécut jusqu'en 1855. Elle fut honorée à cause de sa bonté pour Burns. Quand elle mourut, elle fut enterrée tout auprès de lui et à l'ombre de son monument. Un voyageur qui visitait le cimetière de Dumfries, un jour de pluie, voyant toutes les tombes mouillées, excepté celle de Jessy Lewars que le mausolée du poète abritait, se rappela la strophe où il lui promettait de la protéger contre l'air irrité.
Ses amis rattachaient leur dernier espoir à un changement d'air. On lui conseilla les bains de mer, l'exercice dans la campagne. Il partit le 4 juillet pour Brow, hameau d'une douzaine de chaumières, sur les bords solitaires de l'estuaire de la Solway[1354]. On lui trouva une chambre dans la seule auberge du pays[1355], fréquentée surtout par les conducteurs de troupeaux qui descendent vers le sud. L'endroit est triste et écarté, au bord de longues grèves désertes, lavées par des marées troubles et jaunâtres. À l'autre extrémité de la vie, il revoyait cette mélancolie des embouchures de rivières qu'il avait connue à Irvine. Mais cette fois il n'y avait plus de révolte en lui contre la désolation des choses; sa propre tristesse était au delà de toutes celles que la nature peut présenter.
Il se trouva que Mrs Riddel était dans les environs, pour raison de santé. Le lendemain de son arrivée, elle le pria de venir dîner avec elle. Elle lui envoya sa voiture, car il était incapable de marcher. Elle a laissé, dans une lettre citée par Currie, les impressions de cette dernière entrevue.
«Son aspect me frappa quand il entra dans la chambre. L'empreinte de la mort était marquée sur ses traits. Il semblait déjà toucher au bord de l'éternité. Son premier salut fut: «Eh bien, Madame, avez-vous quelque commission pour l'autre monde?» Je lui répondis que je ne savais lequel de nous deux y serait le plus tôt et que j'espérais qu'il vivrait encore pour écrire mon épitaphe, (j'étais alors dans un très faible état de santé). Il me regarda en face avec un air de grande bonté et exprima ce qu'il ressentait à me voir si malade, avec sa sensibilité habituelle. À table, il mangea peu ou rien et se plaignit que son estomac fût entièrement délabré. Nous eûmes une longue et sérieuse conversation sur sa situation présente et sur le terme prochain de toutes ses inquiétudes terrestres. Il parla de sa mort sans la moindre ostentation de philosophie, mais avec fermeté et émotion, comme d'un événement qui devait arriver très rapidement, et qui le préoccupait surtout parce qu'il laissait ses quatre jeunes enfants sans protection, abandonnés, et sa femme dans une situation si intéressante—elle s'attendait de jour en jour à accoucher du cinquième. Il mentionna, avec une fierté et une satisfaction visibles, les promesses de génie de son fils aîné et les marques flatteuses d'approbation qu'il avait reçues de ses maîtres. Il insista particulièrement sur les espérances qu'il concevait de la conduite et du mérite futurs de ce garçon. Son anxiété pour sa famille semblait peser lourdement sur lui. Elle était peut-être augmentée par la réflexion qu'il n'avait pas fait pour elle tout ce qu'il lui aurait été facile de faire.
Abandonnant ce sujet, il témoigna un grand souci de sa renommée littéraire et particulièrement de la publication de ses œuvres posthumes. Il dit qu'il savait bien que sa mort ferait quelque bruit, et que le moindre fragment de ses écrits serait remis à la lumière, contre lui, au détriment de sa réputation future; que des lettres et des vers, écrits avec une liberté excessive et malséante et qu'il désirerait sérieusement voir ensevelis dans l'oubli, seraient passés de main en main, par une sotte vanité ou la malveillance, lorsque la crainte de son ressentiment ne serait plus là pour les retenir, pour empêcher les censures de la malignité ou les sarcasmes de l'envie de répandre leur poison sur son nom. Il regretta d'avoir écrit mainte épigramme sur des personnes contre lesquelles il ne nourrissait aucune inimitié et dont il serait affligé de blesser la réputation; et maintes pièces poétiques sans mérite qui, craignait-il, seraient lancées dans le monde, chargées de toutes leurs imperfections. À ce point de vue, il regretta d'avoir différé de mettre ses papiers en ordre. C'était maintenant un effort dont il était incapable.
Il soutint la conversation avec beaucoup de suite et d'animation. J'avais rarement vu son esprit plus puissant et plus calme. Il y avait fréquemment une vivacité considérable dans ses saillies, et il y en aurait eu davantage encore si l'inquiétude et la tristesse que je ne pouvais dissimuler n'avaient refroidi la veine de plaisanterie qu'il semblait disposé à suivre.