Nous nous quittâmes vers le coucher du soleil, le soir de cette journée (5 juillet). Je le revis le lendemain, et nous nous séparâmes pour ne plus nous rencontrer[1356].
La misère le poursuivait dans cette dernière retraite de ses embarras et de ses humiliations. La seule nourriture qu'il supportât encore était une sorte de bouillie de farine d'avoine avec laquelle on lui faisait prendre du vin de Porto pour le soutenir. Sa provision de vin s'épuisa; l'aubergiste chez lequel il restait n'en vendait pas. Bien que marchant avec peine, il alla jusqu'à l'auberge du village voisin, et, posant une bouteille vide sur le comptoir, il en demanda une pleine. Quand on la lui eut apportée, il murmura à voix basse à l'hôtelier que «le diable était entré dans sa bourse et qu'il en était le seul locataire[1357].» Puis prenant le cachet de sa montre, il voulut le donner en gage. Le cachet vaudrait maintenant une fortune. Il l'avait fait faire exprès et sur ses indications, c'était un cachet de poète: sur un champ d'azur, un buisson de houx avec les pipeaux et la houlette de berger en sautoir. Une alouette des bois chantait au-dessus, perchée sur un rameau de laurier. Il y avait deux devises: l'une en chef: Notes agrestes des bois; l'autre, en base: Mieux vaut humble buisson que pas d'abri. C'était son blason de noblesse poétique et sa façon de dire qu'il buvait dans son verre[1358]. L'hôtelière, voyant qu'il se préparait à le détacher, frappa du pied avec indignation pour l'en empêcher, et le mari, entrant dans son sentiment de générosité, poussa avec douceur le pauvre poète vers la porte. De plus en plus, il voyait le dénûment s'approcher de lui. Il écrivait à son ami Cunningham:
Hélas! mon ami, j'ai peur qu'avant peu la voix du barde ne soit plus entendue parmi vous! Ces huit ou dix derniers mois, j'ai été souffrant, quelquefois couché, quelquefois debout; mais pendant ces trois derniers mois, j'ai été torturé par un horrible rhumatisme qui m'a réduit presque à la dernière extrémité. Vous ne me reconnaîtriez pas si vous me voyiez maintenant. Pâle, émacié et si faible qu'il me faut parfois une aide pour me lever de ma chaise;... ma gaîté, partie! partie!... Mais je n'ai pas le courage de parler davantage à ce sujet. Les médecins me disent que ma dernière et ma seule chance est de prendre des bains de mer, la campagne et le cheval. Le diable de l'affaire est ceci: quand un employé de l'Excise est en inactivité, son salaire est réduit à 35 livres au lieu de 50. De quelle façon, au nom de l'économie, pourrais-je, avec 35 livres, me nourrir moi-même, et nourrir un cheval à la campagne avec une femme et cinq enfants à la maison? Je vous mentionne ceci parce que je voulais vous demander d'employer votre influence et celle de tous les amis que vous pourrez rassembler, afin d'obtenir des Commissaires de l'Excise qu'ils m'accordent mon traitement intégral. Je pense que vous les connaissez tous personnellement. S'ils ne m'accordent pas cela, il faudra que je dépose mes comptes et que je m'en aille véritablement en poète[1359]. Si je ne meurs pas de maladie, il faudra que je périsse de faim[1360].
Le Conseil de l'Excise décida que le poète conserverait son traitement intégral, mais il n'en fut pas informé à temps et cette angoisse ne lui fut pas épargnée[1361].
Les bains de mer apportèrent quelque soulagement à ses souffrances; il ne paraît pas cependant en avoir conçu grand espoir; les quelques lettres qui restent de lui sont de courts adieux ou quelques recommandations dernières. Le 10 juillet, il écrivait à son frère:
«Cher frère, ce sera une triste nouvelle pour vous d'apprendre que je suis dangereusement malade et qu'il n'est pas vraisemblable que j'aille mieux. Un rhumatisme invétéré m'a réduit à un tel état de faiblesse, et mon appétit est si complètement disparu, que je puis à peine me tenir sur mes jambes. Je suis depuis une semaine aux bains de mer et je resterai ici ou chez un ami à la campagne, pendant tout l'été. Que Dieu garde ma femme et mes enfants; si je leur suis enlevé, ils seront pauvres, en vérité. J'ai contracté une ou deux dettes sérieuses, en partie par suite de ma maladie qui dure depuis bien des mois, en partie par suite de dépenses irréfléchies, quand je suis venu en ville; cela leur enlèvera trop du peu que je leur laisse entre vos mains. Rappelez-moi à ma mère[1362].»
C'était son dernier baiser à la pauvre vieille mère qui avait par lui connu de grands chagrins et une grande fierté. C'était son dernier adieu au bon Gilbert, au compagnon, au confident, au vrai ami de jadis. De ces deux frères qui s'étaient tant aimés, l'un d'eux, homme de génie, se mourait dans le dénûment; l'autre, homme d'honnêteté et de travail, luttait contre le besoin.
Il se préoccupait de la position de sa femme abandonnée à Dumfries et, le même jour, il écrivait à son beau-père, le maître-maçon de Mauchline:
«Au nom du ciel, si vous avez souci de la santé de votre fille et de ma femme, je vous en conjure, très cher Monsieur, écrivez à Fife, à Mrs Amour, de venir, si elle le peut; ma femme pense qu'elle a encore une quinzaine devant elle. Les médecins m'ordonnent, si je tiens à la vie, d'avoir recours aux bains de mer et au séjour à la campagne; il y a dix mille chances pour une que je serai à plus de douze milles d'elle quand l'heure viendra. Quelle situation pour elle, la pauvre fille, sans un ami près d'elle à un moment si sérieux.
Je suis depuis une semaine à la mer, et bien que je croie en avoir tiré quelque bien, j'ai cependant des craintes sérieuses que cette affaire sera dangereuse sinon fatale[1363].»