Le 12, il écrivait à Mrs Dunlop, qui laissait maintenant ses lettres sans réponse, ces quelques lignes d'adieu, touchantes, sans amertume, sans un reproche et toutes pleines du souvenir d'une longue amitié:

«Madame, je vous ai écrit si souvent sans recevoir de réponse, que je ne vous dérangerais plus, sans les circonstances dans lesquelles je me trouve. Une maladie qui a longtemps pesé sur moi, en toute probabilité, va bientôt m'envoyer au-delà «de cette frontière d'où aucun voyageur ne revient[1364].» L'amitié dont vous m'avez pendant de nombreuses années honoré était une amitié très chère à mon âme. Votre conversation et spécialement votre correspondance étaient pour moi hautement intéressantes et instructives. Avec quel plaisir j'avais coutume de déchirer le cachet! Ce souvenir ajoute une pulsation de plus à mon pauvre cœur palpitant!... Adieu!!![1365]»

Il laissait paraître par des réflexions mélancoliques, mais très calmes, qu'il n'ignorait pas où il en était. Il était allé prendre le thé chez la veuve du ministre d'une paroisse voisine. Son aspect altéré avait produit un silence sympathique. Le soir était radieux, et, par la fenêtre, le soleil couchant entrait dans sa chambre. La fille du ministre, qui était grande admiratrice de Burns, craignant que cette lumière ne fût trop forte pour lui, se leva pour baisser les stores. Il devina ce qu'elle allait faire et, la regardant avec un air de grande douceur, il la remercia en ajoutant: «Oh! laissez-le briller, il ne brillera plus longtemps pour moi.»

Ce séjour dans cette solitude, sur une grève immense et nue, fut pour le poète comme une retraite, une préparation, avant la mort. Il savait que son arrêt était prononcé, que son heure était marquée et prochaine.

Il entrait dans ces jours solennels, pleins déjà d'éternité, qui relèvent plus de la mort que de la vie. Que celle-ci semble brève alors! C'était hier la maison du mont Oliphant et la dure jeunesse, le séjour à Irvine et la rencontre de Brown, les années d'apprentissage de Lochlea, les premières amours, les premières chansons, et Tarbolton avec ses réunions maçonniques! C'était hier Mossgiel, et ses mois lumineux, pour lesquels une reconnaissance vit au fond de son cœur, l'orage de Jane Armour et la fuite préparée, et le coup de soleil de gloire. C'était hier l'apothéose d'Édimbourg, la ville affolée de lui, la rencontre de Clarinda; puis une période pénible dont il ne se rend pas bien compte, mais où il sent que quelque chose aurait pu mieux tourner. C'est plus près encore, Ellisland, les revers, les joies et les tourments des nouveau-nés, les années amères de Dumfries. Et déjà le terme! Que tout cela tient peu de place! Cette vie qui, à l'autre extrémité, comme une tapisserie tendue, semblait si longue et si belle avec sa décoration de désirs et d'espoirs, est maintenant comme une tapisserie repliée, un tas petit et confus, sans signification, toutes ses scènes réduites et déformées, prêt à être enlevé. Oui, c'est déjà le terme! Avec cette promptitude, la nécessité désespérante de mourir est venue. Et pourtant il n'est qu'au bord de la maturité! Il n'a que 37 ans! Il aurait besoin de vivre pour les siens! Il porte encore tant de poésie en soi! Hélas! voici déjà les épaisses ténèbres, l'ombre de la mort est sur ses paupières, et le monde n'apparaît plus que comme un paysage qui blêmit et se fond dans un crépuscule.

Il est possible de pénétrer plus avant dans les méditations de ces dernières journées. Presque tous les hommes ont les mêmes pensées en ces suprêmes instants. Dans l'évanouissement de la vie, tant de choses jadis importantes et souhaitables sont à présent chétives, indifférentes. Tous ces désirs, ces inquiétudes, ces intérêts, ces entreprises, ces jouissances, ces attachements, ces ambitions, pour lesquels nous nous sommes montrés si diligents, tout ce tumulte, que cela est insignifiant! Nos passions, si ardentes jadis, sont comme les cendres de campements quittés, et leur suite ne sert plus qu'à marquer notre chemin vers cet endroit d'où elles semblent vaines. Tout a pâli, tout est décoloré, tout s'en va, tout est ombre et vanité! Et néanmoins, dans cette disparition, un sentiment longtemps subordonné sort de ce simulacre de notre existence, et prend de la force à mesure qu'elle s'efface, une inquiétude grandissante et forte, comment cette vanité a été employée. Ce doute finit par absorber la vie elle-même; il ne subsiste plus d'elle que cette anxiété. Étrange contradiction! L'usage de ce rien oblitéré nous devient redoutable. Ce qui faisait la vie est dissipé en fumée, en air invisible; mais le regret des actions mauvaises, le repentir des souffrances infligées, le douloureux étonnement d'avoir torturé d'autres âmes pour si peu, se lèvent. La substance de nos jours a disparu; il n'en existe plus que l'intention; elle seule semble constituer tout notre passé.

Son âme était bien faite pour éprouver fortement ces impressions. L'inanité de ce monde est le thème de la doctrine presbytérienne dont il avait, malgré tout, été nourri; et son robuste esprit, capable de s'emparer des choses, l'était aussi de les mesurer. Dans les instants où il ne s'enivrait pas d'elle, il avait toujours considéré la vie comme peu. Il y avait longtemps qu'il avait comparé l'homme à un petit faisceau de passions, d'appétits et de caprices[1366]. Le lien qui les retenait ensemble en lui allait se dénouer. Il n'en était pas davantage. D'ailleurs les joies sont si rapides! Il y avait longtemps aussi qu'il avait dit:

Hélas! qui peut désirer de nombreuses années! qu'est-ce sinon traîner l'existence jusqu'à ce que nos joies expirent graduellement et nous laissent dans une nuit de détresse; comme les ténèbres qui effacent l'une après l'autre les étoiles, de la face de la nuit, et nous abandonnent, sans un rayon de consolation, dans le désert hurlant[1367].

S'il avait tout ce qu'il faut pour trouver méprisable l'affairement de nos quelques ans, il avait en même temps une sagacité et une susceptibilité morales qui devaient lui rendre cruel l'examen du passé. Il avait toujours eu, probablement par suite de l'éducation paternelle, un vif sentiment de ses fautes. Les cris de repentir éclatent à chaque instant dans ses lettres et sont déchirants. Sa conscience avait toujours été pour lui une torture.

Il n'y a rien, dans la fabrique de l'homme, qui semble aussi inexplicable que cette chose appelée conscience. Si ce chien, dont les glapissements sont si gênants, avait le pouvoir d'empêcher le mal, il pourrait être utile; mais, au début de l'acte, ses faibles efforts sont aux bouillonnements de la passion ce que les jeunes gelées d'un matin d'automne sont à l'ardeur sans nuage du soleil levant. Et les mouvements tumultueux de la mauvaise action ne sont pas plutôt passés, que, parmi les amères conséquences de notre folie, dans le tourbillon même de notre horreur, se dresse la conscience qui nous déchire avec les sentiments des maudits[1368].