Et à son cousin James Burness de Montrose, il envoyait le même appel pathétique:
«Mon cher cousin, quand vous m'offrîtes une aide d'argent, je pensais peu que j'en aurais si tôt besoin. Un gredin de drapier, à qui je dois une note considérable, se mettant en tête que je suis mourant, a commencé une procédure contre moi et enverra infailliblement en prison mon corps émacié. Voulez-vous être assez bon pour me prêter, et cela par retour du courrier, dix livres? Ô James, si vous connaissiez la fierté de mon cœur, vous me plaindriez doublement. Hélas! je ne suis pas accoutumé à mendier! Le pire est que ma santé s'améliorait bien et le médecin m'assure que la tristesse et le découragement sont la moitié de mon mal. Devinez mes terreurs quand cette affaire est venue! Si elle était réglée, je serais, je le pense, aussi bien que possible. Quel langage emploierai-je avec vous? oh! ne me faites pas défaut! Mais l'ordre maudit de la puissante nécessité.... Pardonnez-moi de vous le rappeler encore une fois—par retour du courrier. Sauvez-moi des horreurs de la prison!... Je ne sais pas ce que j'ai écrit. Le sujet est trop horrible; je n'ose pas y jeter les yeux de nouveau.—Adieu![1384]
Ainsi, jusqu'au dernier moment, ces mots: «les horreurs de la prison» qui avaient si douloureusement résonné dans toute sa vie, le hantaient. Ils l'avaient terrifié à Lochlea; ils l'avaient poursuivi à Mossgiel; ils avaient résonné à Ellisland, et voici qu'ils le ressaisissaient jusque sous l'aile de la mort. Il fut tué par eux comme son père. Le choc de cette nouvelle détermina une recrudescence de fièvre, et, comme s'il renonçait à tout espoir de guérison, il voulut retourner à Dumfries. Il convient d'ajouter que son cousin James Burness et Thomson envoyèrent immédiatement les sommes qu'il demandait. Mais, quand l'argent arriva, il était au-delà de toutes les tribulations de ce monde, là où, enfin, «les méchants ne tourmentent plus personne et où les fatigués trouvent le repos[1385].»
Il quitta Brow le lundi 18 juillet, dans une voiture qu'on lui avait prêtée. Quand il en descendit, à Dumfries, il fallut le soutenir pour qu'il pût faire le court chemin qui le séparait de sa maison[1386]. Sa femme fut tellement frappée du changement survenu en lui qu'elle demeura sans parole[1387]. Dans la ville, l'émotion était grande. Cunningham dit que Dumfries avait l'aspect d'une ville assiégée. On savait que le poète national était mourant, et l'anxiété, non seulement des riches et des gens instruits, mais encore celle des ouvriers et des paysans dépassait toute croyance. Quand deux ou trois personnes étaient réunies, la conversation n'était que de lui. On ne se souvenait plus que de ses qualités et de son génie[1387].
Le jour de son retour, il eut encore le courage d'écrire à son beau-père, Mr Armour, un pressant appel:
«Cher Monsieur, au nom du ciel! envoyez Mrs Armour immédiatement ici. Ma femme s'attend d'heure en heure à s'aliter. Dieu bon! Quelle situation pour elle, pauvre fille, sans un ami! Je suis revenu des bains de mer aujourd'hui, et mes amis médecins voudraient presque me persuader que je vais mieux; mais, je pense et je sens que ma force est partie, que la maladie me sera fatale![1388]»
Ce sont les derniers mots qu'il ait écrits. Il n'avait plus que quatre jours à souffrir. Un tremblement l'avait saisi; sa langue était desséchée; il tomba dans le délire[1389]. «Il avait conscience de cette infirmité, dit sa femme, et il me demanda de le rappeler à lui quand il divaguait[1390].» Pour assurer le repos nécessaire dans la maison, on avait envoyé les enfants chez Mr Lewars, en face. Jessy Lewars avait repris son poste de dévouement et de double charité. Quelques voisins, ses compagnons de l'Excise, le venaient voir. Le second jour, la fièvre augmenta. Le troisième, il appela son frère, et cria d'une voix forte et rapide: «Gilbert! Gilbert!»[1390] Le matin du jeudi 21 juillet, il devint visible qu'il touchait à sa fin. Le docteur Maxwell, qui fut admirable de dévouement, avait veillé une partie de la nuit et était parti. Il ne restait dans la chambre que deux voisins. On envoya chercher les enfants pour voir une dernière fois leur père. Les pauvres petits se tenaient rangés autour de son lit. L'aîné de ses fils conserva un souvenir distinct de cette scène, et il racontait que les derniers mots de son père avaient été une exécration murmurée contre l'homme de loi dont la lettre avait été, pour ses derniers moments, l'éponge trempée de fiel et de vinaigre[1391]. Puis graduellement et avec calme, il descendit dans son dernier repos.
Quand la nouvelle se répandit dans la ville, le deuil fut public[1392]. Les volontaires de Dumfries décidèrent qu'ils enterreraient leur illustre camarade avec les honneurs militaires. Le régiment de milice du comté d'Angus et le régiment de cavalerie des Cinque Ports, alors en garnison à Dumfries, offrirent leur coopération pour rendre le service plus solennel et plus imposant. Les principaux habitants de la cité et des environs résolurent de former une procession funèbre. Un vaste concours de peuple s'assembla, quelques-uns de très loin, pour assister aux obsèques du poète national[1393].
Le corps resta exposé dans son cercueil dans la petite chambre où il avait rendu le dernier soupir. La maladie l'avait amaigri; mais la mort l'avait peu changé. Son front large et ouvert était pâle et serein; ses cheveux noirs étaient légèrement teintés de gris. On avait répandu autour de lui des herbes et des fleurs[1394]. Le dimanche soir, 24 juillet, le cercueil fut transporté à l'Hôtel-de-Ville. Le lendemain à midi, par un temps mêlé, comme la vie humaine, d'averses et de soleil[1395], le convoi funèbre se dirigea du côté du cimetière de Saint-Michel. Les rues étaient garnies de troupes, et les grosses cloches des églises tintaient par intervalles, pendant que la procession s'avançait. Elle était conduite par un peloton de vingt volontaires de la compagnie du poète, en grand uniforme et les armes renversées. Le cercueil était porté et entouré par des soldats de la même compagnie, un crêpe au bras gauche. Ensuite venaient les parents du poète et les notables de la ville et du Comté. Enfin, arrivaient le reste des volontaires et une escorte militaire. Le convoi avançait lentement aux sons majestueux de la marche funèbre de Saül. Quand on arriva à la porte du cimetière, le peloton d'honneur, selon l'ordonnance, forma la haie, la tête appuyée sur les fusils renversés. À travers cette double rangée, le cercueil fut porté. Quand il fut dans la terre, le peloton d'honneur se rangea le long de la fosse et tira trois volées. Toute la cérémonie fut grande et solennelle[1396].
Pendant que le service funèbre emplissait la ville de sa tristesse et que les cloches tintaient pour l'enterrement de son époux, Jane Armour mettait au monde un fils qui, usé avant de naître par les émotions de sa mère, mourut en bas-âge[1397].