Ainsi le tumulte de ces jours tourmentés était abattu, et ce cœur agité en repos, pour toujours. Mais ce paysan était une figure qui devait vivre dans la mémoire des hommes, et sa vie reste un sujet d'étonnement et de réflexions. Elle est souvent mal jugée pour des motifs opposés: par excès d'indulgence ou excès de sévérité.
Certains biographes, soit par candeur naturelle, soit par préjugé national, soit par besoin de prédication, ont tenté de faire de Burns une créature inoffensive et sans souillure. Ils ignorent ou ils cachent ses mauvaises actions. Ils créent un homme vertueux et parfait dont la carrière est exemplaire. Comment n'a-t-on pas vu qu'on enlève ainsi au drame de sa vie sa tragique beauté, son intérêt, sa leçon et une partie de son mérite? Les candides qui veulent ainsi, en dépit de tout, innocenter ceux qu'ils admirent feront bien de ne pas s'approcher de cette existence. Dans un sentiment louable, ils la défigurent et la faussent. Ils se rendent coupables eux-mêmes d'une altération de la vérité.
Mais que d'autres s'en approchent encore moins; les rigoureux, les stricts, les sévères, les vigilants, les inflexibles, les indignés, les inexorables, les impeccables, les extérieurement exacts, les contrits, les irrépréhensibles, les partisans de la voie étroite, ceux qui «nettoient le dehors de la coupe et du plat, mais dont l'intérieur est plein de méchanceté[1398]», toute la race des pharisiens, les unco' good,
Ô vous qui êtes si bons vous-mêmes,
Si pieux, et si saints,
Vous n'avez rien à faire qu'à noter et raconter
Les fautes et la folie de votre voisin[1399].
Comment pourraient-ils parler d'une existence comme celle-ci, pleine de défaillances, mais rachetées par des clartés qu'ils ne perçoivent pas? Elle ne saurait être pour les violents d'entre eux qu'une occasion de scandale, de réprobation et d'anathème; et pour les sournois qu'une occasion de fausse commisération et de fiel doucereux. D'ailleurs, à quelle vie humaine peuvent-ils toucher, puisqu'aucune n'est exempte de faute et qu'une faute aux yeux de ces purs suffit à gâter une vie? À quelle vie peuvent-ils toucher, puisqu'ils ne comprennent pas que le repentir efface et renouvelle tout, comme le printemps change en bourgeons les feuilles mortes amassées au pied des arbres? En vérité, ils ne peuvent parler de rien d'humain; car ce ne sont pas des hommes:
Celui qui n'est pas apaisé par le repentir,
N'est ni du Ciel ni de la Terre[1400].
Qu'elles restent donc à l'écart ces âmes honorables qui font profession de n'excuser rien; ces âmes rigoureuses qui ont regardé partout, sauf en elles-mêmes, où elles auraient appris à redouter leur propre jugement; ces âmes gâtées de malveillance qui vont dans la vie, ramassant le mal d'autrui, pareilles à ces misérables courbés qui ne voient du travail et de l'activité des grand'routes que les ordures qu'ils emportent en leur panier! Qu'elles restent à l'écart ces âmes assez déchues pour ne jamais accueillir la Bonté, ou plutôt dont la Bonté se détourne! Leur châtiment, parce qu'elles ont fait du mal leur unique préoccupation et leur aliment, est que le mal devient leur substance, qu'elles meurent dans un empoisonnement, une décomposition morale, comme finiraient des êtres qui ne se seraient jamais repus que de pourritures. C'est pourquoi il a été dit qu'elles ressemblent à «des sépulcres blanchis qui paraissent beaux au dehors et au dedans sont pleins d'ossements de morts et de toute espèce d'impuretés[1401]». Et si ces paroles semblent trop vives, qu'on se souvienne que celui qui a été, pour notre occident, le créateur et le divin poète de la charité, a oublié sa mansuétude et pris un esprit de colère, pour parler de la race des hypocrites qui paient la dîme de la menthe, de l'aneth et du cumin et laissent ce qui est le plus important dans la loi: la justice, la miséricorde et la fidélité. Et qu'on se rappelle également qu'il trouvait leur crime plus abominable que tous les autres, et qu'il fit toujours paraître «plus d'indignation et un zèle plus amer contre cette prétendue sévérité pharisaïque que contre les désordres les plus énormes des publicains et des femmes prostituées de Jérusalem[1402]». Qu'ils restent donc à l'écart! Ils sont inaptes à juger le poète. Il les a abhorrés par dessus tout; il a été un de ceux qui les ont châtiés des lanières les plus coupantes. Sa poussière doit frémir de colère quand ils s'entretiennent de lui.
C'est dans d'autres conditions d'esprit qu'il faut apprécier une vie comme celle de Burns et, on peut le dire, toutes les vies. Il est nécessaire d'établir premièrement en soi cette conviction que l'histoire d'un caractère, comme celle d'un organisme ou celle d'un monde, n'est pas une page blanche, un repos de pureté, mais un équilibre oscillant de vie et de mort, un combat de bien et de mal, le pénible dégagement d'un peu de mieux hors de beaucoup de désordre, le mélange d'ombre et de rayons dont sont faites les années et où roule l'univers. Aucune vie, pas plus qu'aucune époque, ne réalise le bien. Elles ont rempli leur office lorsqu'elles ont conquis et légué quelque progrès; ce qui les juge n'est pas l'endroit où elles s'arrêtent, mais ce qu'elles ont fait de chemin. Le vrai jugement sur tout homme, c'est donc que le bien atténue et compense le mal; qu'une faute, plusieurs, ne ruinent pas une âme où les bons efforts dominent; qu'une vie est un ensemble dont il faut prendre l'effet général, l'intention et pour ainsi dire la moyenne.
Au-dessus de cette pensée, il est prudent d'asseoir encore cette réserve qu'une seule action est infinie et le nœud d'une multitude de choses tandis que notre vision est un pauvre instrument, une pince étroite et maladroite, qui accroche à peine deux ou trois fibres, dans cet écheveau, où par milliers se croisent et se mêlent les motifs, les intentions, les illusions, les ignorances, les aspirations, les insuffisances et les fatalités. Nous ignorons les profondeurs d'un acte, ignorées de celui même qui l'accomplit; à plus forte raison, les profondeurs d'une vie. Burns avait compris tout ce qui nous échappe dans la conduite des autres.
Jugez doucement votre frère, l'homme,
Plus doucement encore la femme, votre sœur;
Encore qu'ils puissent errer un peu,
Se dévoyer est chose humaine;
Un point reste toujours obscur:
Le motif pourquoi ils ont agi;
Et tout aussi impuissante êtes-vous à savoir
Combien peut-être ils le regrettent.