Celui qui a fait le cœur, c'est lui seul
Qui, définitivement, peut nous juger;
Il connaît toutes les cordes—leurs sons divers,
Tous les ressorts,—leurs poussées diverses.
Soyons donc muets devant la balance,
Nous ne pourrons jamais l'ajuster;
Ce qui a été accompli, nous pouvons en partie le peser:
Nous ne savons pas ce qui a été réprimé[1403].
Il est obligatoire d'apporter, devant un fait moral, au moins les mêmes précautions et les mêmes défiances que devant un fait physique. Dans le plus minuscule de ceux-ci, les dessous sont inscrutables, les racines innombrables. Ce sera peut-être un jour le bienfait spirituel de la science, et sa plus solide contribution à la morale, que d'enseigner au monde social les conditions d'évidence et la timidité d'affirmation.
Et après qu'on aura réfléchi de cette manière et placé son intelligence au véritable point d'où il est permis de considérer son semblable, il est encore au-dessus de tout cela de comprendre que l'indulgence est non-seulement notre plus sage maintien parce qu'il est le plus modeste; mais qu'elle est encore la plus haute position intellectuelle, parce qu'elle est la plus vaste, et que voir une faute dans un horizon de pardon, c'est respecter doublement la vérité, car c'est placer ce que nous savons dans sa relation avec ce qui s'étend ignoré de nous. Heureux et plus clairvoyants encore, et en réalité plus généralisateurs et plus synthétiques, sont ceux qui voient naturellement avec bonté, qui ont reçu la bienveillance comme un génie et une façon d'être, ainsi qu'à d'autres est échue la beauté! Ceux-là seuls sont proches de la vie, et leur discours de pardon est, au-dessus même de la prière, le plus noble des bruits humains actuels. C'est avec une telle préparation qu'il faut juger autrui, à moins d'être un méchant.
Celui qui reposait dans le cimetière de Dumfries avait été un homme dans le sens entier du mot, avec tout ce qu'il entraîne de qualités et de faiblesses. C'était une nature fougueuse, qui se précipitait dans le mal comme dans le bien, par générosité d'âme ou exigence d'instincts. Il avait une personnalité violente et impérieuse, dont le sentiment a eu la primauté sur toute sa vie. Elle se manifestait par deux traits caractéristiques, qu'il avait bien saisis lui-même en lui-même: l'orgueil et les passions, lesquelles furent les maîtresses et les conductrices de sa vie.
«Je suis, comme la plupart des gens de mon métier, un être étrangement capricieux comme un feu-follet; la victime, trop fréquemment, de beaucoup d'imprudence et de beaucoup de folies. Mes deux éléments sont l'orgueil et la passion. J'ai essayé d'humaniser le premier et de le changer en intégrité et en honneur; la seconde fait de moi, jusqu'au plus ardent degré d'enthousiasme, un fanatique en amour, en religion, en amitié—séparément ou tous ensemble selon l'inspiration[1404].»
Cet orgueil fut la source en lui de beaucoup de bonnes et de mauvaises choses. Il lui inspira l'idée de sa force, une attitude noble en face du succès aussi bien que de la misère, le sentiment, par lui virilement chanté, qu'un homme ne vaut que sa valeur propre, une dignité et une fierté qui le sauvegardèrent toujours. D'un autre côté, comme il était frémissant et ombrageux, il le rendit péniblement sensible à une quantité de petits froissements, à de petites négligences, à de petites inégalités extérieures, qu'il eut dû dédaigner. En l'exaspérant sur ces riens, en lui faisant regarder la vie comme mal répartie, il le poussa à la dénigrer, à se placer en dehors d'elle, à la braver, à devenir mécontent et cynique. Quant à l'élément de passion, il était fait des emportements d'un tempérament ardent et des rêves d'une belle imagination. Il naissait de son corps et de son esprit. Quelques-uns de ses biographes le représentent comme conduit par ses sens et expliquent ses fautes par un conflit entre ses dons spirituels et une constitution charnelle et terrestre[1405]. C'est mal savoir de quoi sont faites les amours de poètes. Il y eut bien autre chose dans les passions de Burns; il y avait de la poésie et des jeux du cœur dans les aventures qui ont été les plus funestes à sa vie et qui sont les plus lourdes à son nom. Il était d'ailleurs violent et excessif en tout. Ses colères étaient terribles. Cette force d'impulsion le mena par saccades, devançant les réflexions, et précédant les remords. Mais il lui doit ce mérite qu'il fut toujours sincère et franc. C'est une qualité que ses ennemis même lui reconnaissaient et que lui reconnaissent encore ceux de ses biographes qui sont le moins disposés à l'indulgence envers lui. Avec ce mélange dangereux de qualités et de défauts, on pourrait lui appliquer les vers qu'il avait écrits sur un homme dont la nature n'était pas, à certains égards, sans ressemblance avec la sienne, sur Charles Fox:
Doué d'un savoir si vaste et d'un jugement si ferme,
Qu'aucun homme, avec la moitié, ne pourrait aller de travers;
Doué de passions si puissantes et de caprices si brillants,
Qu'aucun homme, avec la moitié, ne pourrait aller droit[1406].
Pour modérer et diriger ces violences, il aurait fallu une solide discipline morale. Elle lui fit défaut entièrement: il n'eut pas de doctrine et il n'avait pas de volonté. Il fut constamment le jouet de ses passions. Il ne s'est pas une fois retourné contre elles, pour leur tenir tête. Il n'a jamais eu de consolidation de caractère. Il a été, en somme, une nature de réceptivité, avec des réactions très énergiques. Son cœur a été un carrefour où les vents de tous les horizons ont passé, se sont rencontrés et combattus. La ligne de sa vie est le tracé brisé d'une suite de hasards et d'accidents. La vivacité incomparable de la sensation actuelle, qui est la grande qualité de sa production littéraire, fut le grand vice de sa conduite. Il était saisi, entraîné par elle irrésistiblement. Les émotions, en passant par lui, l'emportaient. Il appartenait toujours tout entier au présent, sans souci de l'avenir et, quelquefois, sans assez de souvenir du passé. De là des moments où il semble qu'il ait eu l'oubli trop facile, des revirements brusques qui ont un air d'ingratitude, comme dans ses vers contre Mrs Riddell. Sa générosité elle-même n'existait que dans ce qu'elle a de spontané et d'impulsif. La générosité prolongée et réfléchie, le sacrifice, n'apparaît pas en lui. À peine peut-on dire qu'elle se fait jour dans son mariage avec Jane Armour. Encore fut-ce là un acte si soudain qu'il peut être considéré comme une impulsion: on sait d'ailleurs ce qu'il dura. Il a été comme un arbre qui jette son feuillage à toutes les rafales, faisant naître de lui-même des tourbillons, dans lesquels il est perdu et qui lui dérobent le ciel.
Comme sa personnalité était forte et dominatrice, cette soumission aux exigences des instincts ou des imaginations l'a souvent conduit dans ce qui fut le défaut de sa vie: l'égoïsme. C'était un généreux égoïste, un homme à tendances dévouées mais à conduite personnelle. Il lui a manqué l'oubli de soi-même, le sens, nous ne disons pas du dévouement, ni même de l'effacement, mais de la subordination de soi. Il n'a jamais su faire céder ses désirs, même légers et passagers, aux intérêts vitaux et durables des autres. Il n'a pas eu entre eux et lui de commune mesure. Et cette absence de préoccupation d'autrui est la cause de ce qui pèse le plus sur sa mémoire: des souffrances infligées. Un ermite, un stylite peuvent se désintéresser du prochain, isolés dans leur grotte ou sur leur colonne. Un homme plongé dans la vie ne le peut; Burns le pouvait moins que tout autre, à cause de l'ascendant qu'il exerçait sur ceux qui l'approchaient. Lui qui avait tant d'extériorité dans l'esprit, au point de créer des êtres, n'en avait pas dans le cœur; en certains cas décisifs, il n'eut pas assez conscience des existences en dehors de lui. Il vécut trop en lui-même et pour lui-même. Il a, il faut le dire, offert les tristesses et les angoisses d'autrui à son besoin de poésie, et nourri de pleurs humains les rêves dont il a fait ses œuvres. Peu de poètes, à y regarder, furent exempts de cette cruauté; peut-être peu d'hommes le sont-ils. Et ceux-ci ne tournent pas à si rare usage les douleurs qu'ils créent, et ne changent point les larmes qu'ils font couler en perles à jamais pures, qu'ils mettent ensuite comme des colliers ou des diadèmes à celles qui les ont répandues. Il fut le premier de cette lignée de poètes modernes qui ont fait de l'amour l'occupation unique de leur vie. Il a été aussi le premier à faire de la passion l'excuse de ses mauvaises actions; et nous ne parlons pas ici d'influence ni même d'inspiration littéraires, mais seulement d'état moral. Là encore, il a devancé Byron et l'école de poètes continentaux sortis de celui-ci jusqu'à Musset et George Sand. On a vu, dans un passage cité à propos de la plus meurtrière de ses fautes, avec quelle subtilité il cherchait à rendre son don poétique solidaire de ses passions, et par conséquent à mettre ses erreurs à l'abri de ses œuvres; à faire de ses fautes une condition de sa gloire et de sa gloire l'absolution de ses fautes.
Sa vie, c'est-à-dire la manifestation extérieure de sa nature aux prises avec les circonstances, en y comprenant cette lisière de terrain commun où les circonstances contribuent à former la nature, et la nature à créer les circonstances, sa vie fut le produit de cette âme tourmentée. Elle fut moralement livrée au hasard, on a vu avec quels résultats; il est inutile d'y revenir. Ce qui est douloureux, c'est qu'au point de vue de l'emploi de son génie et de sa gloire, il en alla de même façon. Elle est incomplète, irrégulière, interrompue et sans ensemble. Ce n'est pas assez de dire qu'il lui a manqué la régularité et la continuité du travail. Cette contrainte était incompatible avec sa fougue; il faut en prendre son parti. Il lui a manqué bien davantage. On n'y trouve pas même de moments de groupement, un dessein qui ait ramassé et concentré, pendant un peu de temps, en un effort un peu tenu, les énergies et les ressources d'un pareil esprit. Sa production n'a pas eu de direction, pas de persévérance; elle a vécu au jour le jour. Il n'y a presque rien dans son œuvre qui lui ait demandé plus d'une demi-journée de travail. Tam de Shanter fut écrit en une après-midi; les Joyeux mendiants, en une soirée; il a lâché, avec ses chansons, une volière de pinsons et de fauvettes, de rossignols et de merles, dont le gazouillis est à jamais charmant, mais il lui suffisait d'ouvrir la cage. Ce n'est pas que ce qu'il a fourni ainsi ne soit de haute valeur et, en quelques points, de premier ordre. Mais on conçoit qu'avec un peu de concentration de travail, il eût pu produire de telle façon que ce qui le fait immortel n'eût été qu'un détail, un portail latéral de son œuvre. Sans parler d'ouvrages de plus grande taille, de plus longue baleine et de plus haute visée, et à étendre seulement sa production telle qu'elle existe, quelle ne serait pas, dans la littérature anglaise, la place d'un homme qui aurait apporté un volume de contes comme Tam de Shanter, et un autre de scènes comme les Joyeux mendiants ou de tableaux comme la Foire sainte? Par manque de vouloir, il lui est arrivé, comme à Coleridge, que sa gloire n'est pas ce qu'elle aurait pu être. Que cette vie est loin de la belle architecture des vies de Milton, de Gœthe ou d'Hugo, où la voûte s'achève et dont l'arcade est parfaite! Lui-même en avait conscience, et il l'a dit dans des termes frappants de vigueur et de beauté. «Ma vie m'a fait penser à un temple ruiné: quelle force, quelles proportions dans quelques parties; quelles brèches misérables, quelles ruines éparses dans d'autres![1407]» Hélas! ce n'était pas un temple ruiné; c'était un temple inachevé.