Il est impossible d'abandonner l'histoire de Burns sans s'inquiéter de ce que devinrent ceux qui avaient vécu avec lui et les enfants pour lesquels il avait souffert tant d'anxiétés[1409].

Sa vieille mère continua à résider avec Gilbert dont elle suivit la fortune et mourut en 1820, dans sa quatre-vingt-huitième année.

Gilbert resta sur la ferme de Mossgiel jusqu'en 1798. En 1791, il avait épousé une jeune fille de Kilmarnock dont il eut six fils et cinq filles. En quittant Mossgiel, il prit la ferme de Dinning dans la vallée de la Nith, où il resta jusqu'en 1804. Il devint à cette date agent des propriétés de lord Blantyre dans East-Lothian. Ce fut alors seulement qu'il connut un peu d'aisance et de tranquillité. Il avait aidé Currie dans sa biographie et son édition de Burns. En 1820, il revit lui-même cette édition. Il mourut en 1827, après avoir vu partir avant lui cinq de ses enfants.

Des trois sœurs de Burns, l'une, Agnes Burns, mourut en 1834; la seconde, Annabella, en 1832, et la troisième, Isabella, plus connue sous le nom de Mrs Begg et qui a donné quelques détails intéressants sur son frère, mourut en 1858, au milieu des préparatifs faits pour célébrer le centenaire de la naissance de son frère et fut enterrée dans le tombeau de son père, à l'ombre de l'église d'Alloway. Agnes et Isabella épousèrent des nommes qui devinrent gérants de propriétés. Annabella demeura fille et continua de vivre chez Gilbert avec sa vieille mère.

Burns laissait sa famille dans le dénûment. Aussitôt après sa mort, ses amis, John Syme, le distributeur du Timbre, et le Dr Maxwell qui l'avait soigné, auxquels se joignit Alexander Cunningham d'Édimbourg, prirent l'initiative d'une souscription en faveur de la femme et des enfants du poète. Cette souscription rapporta assez lentement 700 livres[1410]. On subvint ainsi aux premières nécessités. Pendant ce temps, il fut résolu qu'on publierait une édition des œuvres complètes de Burns avec sa correspondance. C'était un travail considérable; il fallait réunir les poèmes, retrouver et rassembler les lettres. On pensa à Dugald Stewart, puis à Mrs Walter Riddell. Enfin le Dr Currie, alors médecin à Liverpool, grand admirateur de Burns, qui s'était employé activement pour la souscription, fut chargé de cette tâche. Il s'en acquitta admirablement, avec un soin, une générosité, une affection et un talent dignes de tous les éloges. Cette bonne œuvre sauvegardera son nom. Les Œuvres de Robert Burns avec un Récit de sa Vie et une Critique de ses Écrits, par James Currie, M. D. parurent en Mai 1800. Le succès de cette publication fut grand. Quatre éditions, de 2000 exemplaires chaque, se vendirent en quatre ans. Les profits montèrent à 1400 livres. Cela permit à Jane Armour de vivre et de faire donner à ses enfants une éducation respectable. Le Dr Currie alla la voir en 1804. «Tout, autour d'elle, annonçait une aisance convenable et même le confort. Elle me montra la salle de travail et la petite bibliothèque de son mari, à peu près telles qu'ils les avait laissées. D'après tout ce que j'entends dire, elle se conduit irréprochablement[1411]».

Jane Armour, restée veuve à trente-et-un ans, fut fidèle à la mémoire de son mari. Elle supporta son veuvage, dont la célébrité de son nom et la curiosité dont elle était entourée faisaient une situation plus difficile, avec une dignité qui lui valut l'estime et l'affection de tous. Son esprit s'était formé et assis. Son bon sens et un grand sentiment de tact frappaient ceux qui l'approchaient. Elle avait pris, en vivant près de son poète et en admirant ses œuvres, un goût de choses délicates et brillantes.

Son esprit était un de ces esprits bien pondérés qui s'attachent instinctivement au convenable et à la mesure, en toutes choses. Ceux qui l'ont connue, au commencement comme à la fin de sa vie, n'ont jamais remarqué de changement dans ses façons et ses habitudes, sauf peut-être plus d'attention à sa mise et plus de raffinements dans ses manières, qu'elle avait acquis insensiblement par de fréquents rapports avec des familles de la plus haute respectabilité. Dans ses goûts, elle était frugale, simple et pure; elle prenait grand plaisir à la musique, à la peinture et aux fleurs. Pendant le printemps et l'été, il était impossible de passer devant ses fenêtres sans être frappé de la beauté et de la richesse des fleurs qu'elles contenaient; si elle était capable d'extravagance excessive, c'était pour les racines et les plantes des plus belles espèces. Aimant beaucoup la société de la jeunesse, elle se mêlait volontiers à leurs plaisirs innocents et remplissait joyeusement pour eux «la coupe qui égaie et n'enivre pas». Bien qu'elle ne fût ni sentimentale ni «bas bleu», c'était une femme intelligente; elle avait une grande pénétration, discernait admirablement les caractères et faisait souvent des remarques pleines de sens[1412].

Cette Jane Armour n'est pas tout à fait celle que nous avons vue. C'est celle que la vie bien vécue avait fini par faire. Le haut esprit, qu'elle avait compris, en l'aimant, avait, en récompense, rempli cet amour d'intelligence. Elle avait, par la vertu de sa sympathie, mis sa nature à l'unisson avec la sienne, et elle était devenue apte à recevoir toutes choses justes et fines. Elle prit naturellement les délicatesses. Mais cela était comme le fruit lointain de sa bonté et de son pouvoir d'affection. Elle ne quitta jamais la maison où son mari était mort. Son soin était de la tenir en grande propreté et de l'embellir autant que ses strictes ressources le lui permettaient. Là, pendant plus de trente ans, elle reçut, par milliers et milliers, tous ceux, pauvres et riches, qui venaient visiter la demeure du poète. Parfois, pendant les mois d'été, elle était fatiguée de ce défilé incessant. Elle le supportait avec patience. Il lui semblait qu'elle remplissait un devoir en tenant sa maison ouverte et en accueillant ceux qu'avait attirés la gloire de Burns[1412]. Elle conserva très longtemps son élégance de corps, sa démarche gracieuse, un pas léger, des yeux noirs comme le jais, clairs et brillants, et la voix souple et juste dont Burns était fier. Elle mourut le 26 mars 1834.

Au moment de sa mort, Burns avait six enfants vivants, quatre légitimes de Jane Armour, quatre fils; et deux illégitimes, deux filles: l'une Elisabeth, l'aînée de tous ses enfants, la fille d'Elisabeth Paton, née en 1784, qui était élevée à Mossgiel, et la seconde, nommée aussi Elisabeth, la fille d'Anna Park, que Jane Armour avait si généreusement recueillie.

L'aîné des fils, nommé Robert comme son père, après avoir commencé son éducation à la Grammar-School de Dumfries, suivit des cours à l'Université d'Édimbourg et à celle de Glascow. Son éducation faite, il obtint un modeste emploi à l'Administration du Timbre à Londres. Il mena une vie de petit employé, augmentant ses ressources en donnant des leçons de mathématiques et de langues classiques. Il était d'une grande intelligence, avec un don de parole remarquable. Il composa quelques poésies auxquelles le mérite ne manque pas. Il semble, par certains côtés de conduite, avoir ressemblé à son père, mais il n'avait pas son énergie. Ce que Burns avait diagnostiqué de lui se trouva vrai; il était fait pour une vie de prélature, nonchalante et aisée. En 1833, il prit sa retraite, avec une petite pension, et vécut à Dumfries où il mourut en 1857. Il avait eu en 1812 une fille, Eliza Burns, qui épousa en 1834 le chirurgien Everitt. De cette union naquit une fille, Martha Burns-Everitt qui ne se maria pas.