Pour bien comprendre les causes et les circonstances de la révolte de Burns contre le clergé, il faut se rendre compte de la façon dont la religion était arrivée à s'emparer de toute la vie écossaise, il faut se représenter le contrôle intolérable et l'espèce d'inquisition que le pouvoir ecclésiastique avait fini par exercer sur tous les actes même les plus privés; il faut sentir de quel poids cette organisation pouvait peser sur l'existence quotidienne et comment il se faisait que rien ne lui échappait.
En Angleterre, la Réforme s'était faite par la royauté; elle avait conservé l'autorité des évêques et une hiérarchie qui rattachait le clergé au trône. Mais en Écosse, où la nature du pays rendait l'aristocratie presque indépendante et où la violence de l'histoire avait empêché le développement des villes et la formation d'une bourgeoisie qui pût lui faire contrepoids[145], la royauté n'avait trouvé d'appui contre les nobles que sur le clergé[146]. Quand celui-ci fut attaqué, elle le défendit, et la Réformation se fit contre elle et lui, par l'union des grands et du peuple[147]. Dès le début de la nouvelle église naissante, l'influence de Knox qui, pendant ses visites et son séjour à Genève, s'était pénétré des principes de Calvin, avait contribué à lui donner une forme plus démocratique, comme il apparaît d'après le premier Livre de Discipline de 1560[148]. Ce règlement remettait l'élection des Ministres au peuple, après un examen public, fait par les Ministres et les Anciens, sur les points de controverse entre les Protestants et les Catholiques[149]. Un peu plus tard, la querelle qui survint, à propos des anciens biens ecclésiastiques, entre les nobles qui avaient tout accaparé et le clergé protestant qui en réclamait une partie, sépara le clergé de la noblesse, et le rejeta davantage du côté du peuple[150]. Par ces ruptures, toute la hiérarchie périt successivement, et les liens qui pouvaient rattacher l'organisation religieuse au gouvernement furent brisés. Le clergé fut de plus en plus poussé vers le peuple[151]. Sa pauvreté même contribua à l'y unir plus étroitement. Il devint plus indépendant du pouvoir civil et plus démocratique, jusqu'au point où l'organisation religieuse fut tout à fait en dehors de l'organisation politique, et où tout ce qui pouvait rattacher l'Église à l'État fut aboli. La paroisse devint le seul organisme religieux et un organisme absolument libre. Toutes les paroisses furent égales entre elles; elles n'eurent au-dessus d'elles que des assemblées représentatives émanées d'elles, comme les Presbytères qui étaient une sorte de conseil des paroisses, les Synodes qui étaient formés par la réunion des Presbytères, et enfin l'Assemblée Générale qui se réunissait tous les ans à Édimbourg, véritable parlement ecclésiastique et une des forces du pays[152].
Les austères origines calvinistes, l'aspect du pays, la dureté des longues persécutions entreprises pour rétablir l'épiscopat, conspirèrent pour donner à la nouvelle religion un esprit de tristesse. De cette disposition, sortirent un culte morose, une morale implacable et une discipline inflexible, au-dessus des forces humaines.
Les églises étaient laides, nues, froides, plus semblables à des granges qu'à des temples[153]. Toute image en était proscrite comme sentant la superstition. Tout embellissement du culte était interdit[154]; tel était le préjugé sur ce point que, même de notre temps, un ministre d'Édimbourg, ayant introduit dans son église un harmonium, cela fut considéré comme une innovation dangereuse que l'Assemblée Générale songea à réprimer[155]. Entre ces murs dégarnis, se déroulaient d'interminables services, monotones, dépouillés de tout ce qui fait la pompe et la poésie de la Religion, consistant en psalmodies, en lectures, en prières improvisées et en sermons démesurés[156]. Ces services s'éternisaient pendant des journées entières, et, dans la contrée de l'ouest, occupaient les dimanches de l'aube au crépuscule[157]. Les sermons ordinaires duraient deux heures; quelques-uns, trois, quatre ou cinq; dans les grandes circonstances, plusieurs ministres étaient présents afin de se relayer au fur et à mesure que l'un d'eux était épuisé[158]. Les sermons étaient exclusivement doctrinaux; ils évitaient toute tendance morale et pratique; ils portaient constamment sur les mêmes points: la chute de l'homme dans Adam, son salut par le Christ, la purification par la foi, la Nouvelle-Alliance; ils retombaient sans cesse dans les mêmes divisions, pleins d'interminables et fastidieuses répétitions[159]. Le fanatisme des traditions, l'habitude de prêcher en plein air, la lourdeur des auditeurs avaient amené un style d'éloquence véhément, bruyant, plein de fureur et de gestes, tumultueux, une nuée d'éclairs et de tonnerre d'où le prédicateur descendait la voix brisée et le visage couvert de sueur[160].
De ces harangues furibondes tombait une doctrine de terreur et de tremblement. Pas un mot de pardon, de miséricorde ou d'espérance; rien que des avertissements et des prophéties de souffrances éternelles[161]. C'était l'esprit sauvage et dur de l'Ancien Testament; ce qu'il y a d'indulgence et de tendresse dans le Nouveau leur restait inconnu. Le divin sourire du Christ n'éclairait pas ces sombres esprits; ils n'auraient pas compris ces mots charmants, par lesquels le désigne le plus hébraïque pourtant de nos orateurs, lorsqu'il l'appelle: «Cet enchanteur céleste[162].» Dean Stanley a bien marqué le caractère judaïque de cette théologie: «L'immense prépondérance de l'enseignement de l'Ancien Testament et de quelques-unes des moins importantes parties de l'Ancien Testament sur l'enseignement du Nouveau et de la partie la plus essentielle du Nouveau, devait nécessairement mutiler, rétrécir et aigrir l'enseignement religieux du pays[163].» Celui-ci n'avait pris du nouveau Testament que l'idée de l'Enfer, et appliquant à des châtiments sans fin, la rigueur que l'ancien Testament appliquait à des châtiments corporels, ils avaient fait sortir de ce mélange une religion qui rendait éternelles les férocités de la Bible.
Un dieu terrible planait sur cette religion sinistre, juge de colère et de vengeance, un Jéhovah irrité et inexorable, dont la main était toujours levée sur le genre humain. C'est de lui que venaient les inondations, les tremblements de terre, les pestilences et les famines, lui qui envoyait les vents avec l'ordre de détruire, qui balayait la terre du déchaînement de son courroux. C'était le Dieu des puritains, mais plus sombre encore. Les catastrophes de la nature étaient les signes de son déplaisir. Par lui, le monde était sans cesse menacé de destruction; les feux d'en bas, les météores d'en haut allumaient dans le ciel des signaux d'alarmes; les étais et les piliers de notre planète semblaient craquer; les éléments troublés proclamaient la ruine universelle et le moment présent n'était qu'un répit[164]. S'il apparaissait tel dans les vers du tendre et délicat Cowper, on devine quel aspect il devait prendre dans les déclamations d'hommes incultes, grossiers et durs.
En même temps qu'ils se faisaient du Tout-Puissant une idée si terrible, ils représentaient l'Ennemi occupé sans cesse au milieu d'eux à son œuvre de perdition. Ses stratagèmes étaient infinis, car, depuis cinq mille ans qu'il s'étudiait à perdre l'homme, il était presque irrésistible. Il rôdait toujours autour de ses victimes. Et ce n'était pas sous la forme toute morale du péché; c'était un être réel, présent, qu'on pouvait rencontrer chaque jour et surtout chaque nuit «quand les vieux châteaux ruinés et gris font des signes de tête à la lune[165].» Il n'y avait pas de village où quelqu'un ne l'eût vu, sous une des mille figures qu'il prenait. On vivait en un péril constant, au milieu de la trame de ruses que lui et ses méchants esprits ourdissaient, tendaient partout. De quelque côté qu'on se tournât, c'étaient des menaces et des dangers. Les âmes semblaient des oiseaux éperdus entre des cieux de fer d'où un Dieu implacable lançait ses jugements et des gouffres de feu où le Démon leur préparait d'éternelles tortures. Et quel enfer! C'était un des triomphes des prédicants que de le représenter de façon à faire dresser les cheveux. Les supplices les plus atroces qui puissent déchirer et tordre le corps et l'âme de l'homme, les raffinements de souffrances, étaient énumérés et décrits avec complaisance. Dans une atmosphère de cris et de hurlements, les damnés étaient fouettés de scorpions, plongés dans de l'huile ou du plomb bouillants, suspendus à des crocs par la langue[166]. Des scènes plus affreuses complétaient celles-là. Les enfants, dans leurs supplices, accablaient leurs parents de reproches et de malédictions[167]. Ce qui s'est dépensé de poésie et d'éloquence sombre, dans ces tableaux d'une imagination horrible et parfois grandiose, est incroyable. On ferait avec les extraits des prédications écossaises un poème de tortures auprès duquel celui de Dante perdrait sa terreur. Et quelle chance d'échapper à ces horreurs? Les élus étaient si peu nombreux que chacun pouvait se considérer comme un damné. C'était dans toute sa rigueur le puritanisme, la doctrine effrayante qui mena Bunyan à l'illuminisme et Cowper à la démence.
Chose redoutable! cette doctrine ne se contentait pas de régner sur les âmes; elle avait ici, à son service, une organisation pratique qui s'étendait sur tout ce pays et pénétrait dans ses moindres recoins. Un gouvernement théocratique, qui avait mis la main sur une partie des attributions du pouvoir civil, avait subjugué tout le pays et le terrassait. C'est ce qui constitue la forme religieuse si curieuse du Presbytérianisme, qui n'a eu son complet développement qu'en Écosse, où il n'a pas trouvé la limite des autres sectes, ni l'obstacle du pouvoir civil. Il était seul maître du pays.
Le clergé s'était arrogé le droit de juger et de punir certaines fautes. Chaque paroisse était gouvernée par un tribunal ecclésiastique. Ce tribunal, appelé Kirk session ou session ecclésiastique, était composé du ministre et de plusieurs elders ou anciens, généralement au nombre de trois. Le premier Livre de Discipline de 1561 avait voulu que ces anciens fussent nommés par la Congrégation et pour une année; mais celui de 1581 avait été moins libéral et, d'après la coutume devenue prévalente, ils étaient choisis par la Kirk session, qui se recrutait ainsi elle-même, et choisis à vie, sauf désunion, départ de la paroisse ou déposition[168]. Ils avaient un vote égal à celui du ministre et cette introduction de l'élément laïque dans toutes les assemblées ecclésiastiques est une des originalités et fut une des forces du Presbytérianisme. Ils devaient aider le ministre dans ses fonctions pastorales, l'assister dans les cérémonies comme la communion, le catéchisme, les visites, la distribution de l'argent aux pauvres. La Kirk session se réunissait une fois par semaine. Si elle ne s'était occupée que de l'administration de l'église, elle n'aurait été qu'une sorte de fabrique protestante. Mais c'était là la moindre partie de sa besogne. Elle pénétrait dans la vie privée, exerçait une sorte de police occulte sur toutes les actions, entrait dans les intérieurs et soumettait tout à un véritable despotisme.
Les anciens se partageaient, par quartiers, la surveillance de la paroisse. Ils avaient des espions[169]. Les sages-femmes étaient tenues de venir déclarer les naissances illégitimes[170]. Dès que la session connaissait ou seulement soupçonnait une faute, elle citait l'inculpé devant elle. Il était interrogé, examiné, confronté avec des témoins[171]. S'il était reconnu coupable, il était «suspendu des privilèges de l'Église[172]», c'est-à-dire mis hors de la vie commune. Pour obtenir la levée de cet interdit, il devait paraître à l'église, se tenir debout ou assis sur une sorte de siège ou de pilori[173], souvent pieds nus, parfois la tête rasée[174], presque partout affublé d'un drap d'étoffe grossière, blanche et salie[175]. Dans cette situation honteuse, il recevait une réprimande sur sa conduite. Cet affront pouvait se prolonger des mois, il pouvait aller de trois dimanches à cinquante-deux[176]. Enfin le coupable devait faire une profession de contrition, de repentir et d'amendement[177]. Cet usage s'est continué dans quelques paroisses presque jusqu'au milieu de notre siècle[178]. Tout tombait sous la juridiction de ces terribles tribunaux: la médisance, les jurons, la non-observance du dimanche, les jeux de hasard, le mensonge, l'ivrognerie, la calomnie, les querelles de ménage, les injures, l'adultère, l'immoralité[179], tout jusqu'aux plus infimes détails de la vie «l'excès de mangeaille[180]», «les paroles vaines et les gestes inconvenants[181].»