Et nul moyen d'échapper à cette tyrannie. L'appel à la juridiction supérieure du Presbytère est difficile ou entraîne une procédure lente, presque uniformément dérisoire[182]. Si on disparaît, on est déclaré contumace «fugitif de la discipline de l'église[183];» on a son nom publié dans toutes les chaires de toutes les paroisses du Presbytère. Et où aller? On ne peut être admis dans une nouvelle paroisse qu'en produisant un certificat de vie de celle qu'on quitte. Si on est frappé de censure dans une paroisse étrangère, on est atteint dans la sienne, jusqu'à ce qu'on apporte un certificat d'absolution, de celle où on a été jugé. Une ramification de police ecclésiastique s'étend sur tout le pays et la condamnation de la moindre session vous attend et vous retrouve partout[184]. Si on résiste, on est excommunié et la vie devient impossible dans une société fanatique et terrifiée. Il faut se soumettre, ou bien on n'a de refuge que dans l'existence nomade des mendiants et des vagabonds. Il faut, devant toute la Congrégation, paraître en pénitent et recevoir la réprimande du ministre. Et dans quelle situation? En face de la chaire, dans le passage de l'église, se trouve un escabeau élevé qu'on appelle l'escabeau du repentir. C'est là qu'il faut s'asseoir, sous tous les regards, et endurer pendant des heures l'humiliation de ce pilori ecclésiastique. Quand ce sont de pauvres filles, elles essaient de cacher leur rougeur et leurs larmes sous leurs plaids. Mais les sessions sont impitoyables: «considérant que la plupart des femmes qui viennent à l'escabeau pour y faire leur contrition publique, s'y asseoient avec leurs plaids autour de leurs têtes, couvrant leurs visages, pendant tout le temps qu'elles sont assises, en sorte que personne ne peut voir leur visage, on ordonne que l'officier enlèvera son plaid à chaque pénitente avant qu'elle ne monte sur l'escabeau[185].» Et ce supplice n'est pas d'un seul dimanche; pendant trois ou quatre, pendant neuf ou dix quelquefois, c'est-à-dire, pendant près de trois mois, il faut chaque semaine subir cette déshonorante exposition. On devine les résultats fréquents de ce système. Les âmes faibles en restaient honteuses et brisées; d'autres se révoltaient, s'endurcissaient.
Sous ce dogme et cette discipline, le peuple avait perdu toute joie et toute gaîté; les sentiments expansifs, naturels et sains, qui sont le sel et le levain de la vie, qui la rendent plus légère et moins amère, en avaient été retirés. Elle était devenue contrainte, morose, sombre, uniforme, ombrageuse à propos des moindres faits. Ces hommes, toujours en défiance contre eux-mêmes, redoutaient et se reprochaient comme un péché le moindre plaisir qu'offrent les relations sociales ou la vue de la nature[186]. Ils étaient bourrelés de scrupules. Ils vivaient dans un état de surexcitation religieuse continuelle, brûlés d'un feu sombre et d'une inextinguible soif de parole sainte. Ces sermons même qui, pendant des journées entières, coulaient, ne les désaltéraient pas; leur attention usait le zèle de leurs pasteurs. Chose étrange! ils étaient devenus partisans de cette religion beaucoup plus infernale que céleste. Ils en étaient venus à ne plus vouloir, à ne plus comprendre qu'un Dieu inflexible. Ils ne voulaient pas être rassurés. Quand on le leur représentait clément et accessible au pardon, ils criaient à l'hérésie. Dans sa jeunesse, le célèbre Francis Hutcheson avait un jour remplacé son père dans sa chaire et avait prêché pour lui. Son sermon étant entaché de libéralisme, la congrégation quitta l'église: «Votre sot fils Francis, dit un des anciens à son père, a troublé la congrégation par son sot bavardage, car il a bavardé pendant une heure d'un Dieu bon et bienveillant, et il a dit que les âmes des païens eux-mêmes vont au ciel, s'ils suivent les lumières de leur conscience. Le stupide garçon ne s'inquiète pas s'il ne dit pas un mot des bonnes et confortables doctrines de l'élection, de la réprobation, du péché originel et de la foi. Fi! homme, nous ne voulons pas d'un tel individu[187].»
De même, ils chérissaient la verge de fer par laquelle ils étaient menés et ils criaient au relâchement quand il paraissait un peu de tolérance. «L'affaiblissement de la discipline, dit Hill Burton, fut une des principales causes qui créèrent les scissions, pendant le dix-huitième siècle[188].» On a remarqué que les séparations dans l'église écossaise se sont toujours produites dans le sens de la sévérité. Lorsque l'église avance un peu, fait quelques progrès, s'éloigne insensiblement de l'ancienne rigidité, il y a des groupes qui se détachent, qui restent en route, ne voulant pas la suivre, abandonner la rigueur première. Tandis qu'ailleurs les dissidences se produisent généralement en avant, elles se font ici en arrière; ailleurs les non-conformistes prétendent avoir fait un progrès; ils pensent, ici, s'être gardés d'une décadence[189]. Les scissions se font, pour ainsi parler, en cercles concentriques. Chacune des communions prétend être le vase dans lequel se conserve dans son intégrité, le parfum de la véritable église d'Écosse, et s'enorgueillit de son orthodoxie. Ce goût pour le dur contrôle du clergé était si ancré dans le peuple que, aujourd'hui même, dans les fractions presbytériennes qui se sont détachées de l'église pour suivre un régime plus strict, les ministres ont la main forcée par leurs congrégations et sont contraints d'observer des pratiques d'un rigorisme qu'ils relâcheraient volontiers[190].
Ainsi, l'austérité puritaine avait pénétré le pays; il n'y avait nulle part de refuge contre la domination ecclésiastique, et si on se rebellait contre elle, on se mettait du même coup en révolte contre la société. Il n'est pas étonnant qu'après avoir étudié de près cet état social Buckle ait comparé l'Écosse à l'Espagne pour la bigoterie, et que Lecky ait dit que, pendant le dix-septième siècle, il y eut plus de réelle liberté religieuse à Naples et dans la Castille que dans l'ouest des Basses-Terres de l'Écosse[191].
Il faut reconnaître qu'il y avait dans cette domination inflexible une grandeur et une noblesse singulières. Cette discipline faisait, des âmes qui pouvaient la supporter, des âmes d'une austérité, d'une gravité, d'une pureté parfaites et continuelles. Elles vivaient dans une sorte de raideur impeccable, il est vrai, mais dans un sentiment constant du devoir, sans défaillances, sans hésitations, droites et fermes jusqu'à la mort. La constitution démocratique du clergé, le contact incessant de la Bible, avaient fait entrer, jusque dans les plus basses classes de la nation, le sens libérateur de la petitesse des choses humaines et le sens élevant de la présence des choses divines. Les plus humbles, les derniers, les plus ignorants, étaient munis d'une direction sûre et minutieuse de la vie. Ils travaillaient, souffraient, allaient de l'enfance à la caducité, sous un regard toujours fixé sur eux. Ils portaient cette crainte religieuse qui est le commencement de la sagesse. Ils trouvaient, dans la lecture assidue de la Bible, un soutien et toute une culture. C'est ainsi qu'on arrivait à des vies de paysans comme celle du père de Burns. Aucun pays n'en pouvait offrir de comparables. Tous les soirs, sous des milliers de toits qui étaient plus pauvres, plus misérables, plus ouverts aux vents et aux froids que dans la majeure partie de l'Europe, se passait une scène que nulle part on n'aurait retrouvée, lorsque le paysan, après le repas, prenait la Bible de la famille, où étaient inscrites les naissances et les morts, en lisait et souvent en commentait un chapitre. Ces pauvres intérieurs en étaient comme sanctifiés pendant un moment. Il y avait vraiment sur tout le pays une heure solennelle. L'Écosse n'a rien eu dont elle puisse être plus fière. Burns a laissé un admirable tableau de ce côté de la vie écossaise dans une pièce qui est l'expression la plus haute de l'influence de la religion presbytérienne.
Vers la fin du premier quart du XVIIIe siècle, un commencement de réaction s'était manifesté et quelques germes de libre examen et d'émancipation avaient été jetés. Le mouvement partit de l'Université de Glasgow où un grand nombre de ministres presbytériens d'Écosse et la plupart de ceux d'Irlande étaient formés[192]. Il avait faiblement commencé avec John Simson, qui avait occupé la chaire de théologie de 1708 à 1729. Son enseignement semble avoir été fait de subtilités métaphysiques dans lesquelles se glissaient des erreurs de doctrine sur des points essentiels. Il fut, de la part des cours ecclésiastiques, l'objet d'une plainte devant l'Assemblée Générale. D'interminables discussions s'engagèrent qui durèrent pendant quinze années[193]. L'Assemblée Générale montra une telle hésitation à intervenir et une telle indulgence lorsqu'elle intervint, que ce fut une des grandes causes de la sécession de 1733[194], qui se fit, comme la plupart, dans le sens d'un retour à la sévérité. Mais le véritable créateur du mouvement fut Francis Hutcheson qui lui succéda. Il commença ce que Buckle appelle «la grande rébellion de l'esprit écossais[195].» Employant le premier la langue anglaise dans ses conférences, éloquent, affable et dévoué, son charme de parole et ses qualités d'homme firent passer un enseignement dont l'influence ne tarda pas à être sensible. Partant de principes, non pas théologiques, mais métaphysiques, il fonda un système de morale séculière. Il s'adressait à la raison pour trouver des règles de conduite. Cette confiance dans l'entendement humain, si opposée au mépris qu'a pour lui la doctrine calviniste, était nouvelle en Écosse, et «son apparition forme une époque dans la littérature nationale[196].» «Il forma, dit Lecky, une atmosphère intellectuelle dans laquelle les vieilles conceptions théologiques de Dieu et de l'Univers s'évanouirent silencieusement. Enseignant que les vertus sont des modes de la bienveillance, il éleva les qualités aimables de l'homme à une dignité tout à fait incompatible avec la théorie calviniste de la nature humaine, tandis que ses admirables expositions de la fonction de la beauté dans le monde moral, aussi bien que sa ferme assertion de l'existence et de l'autorité suprême d'un sens moral dans l'homme, frappèrent à la racine le dur ascétisme et le dénigrement systématique de la nature humaine qui avaient si profondément pénétré dans l'église écossaise[197].» Cette réhabilitation des instincts humains, cette affirmation que la nature humaine est plutôt bonne que mauvaise, cet accueil de la beauté, ce retour de la confiance et de la joie dans la vie, sont un changement important dans la marche de l'esprit écossais[198].
Il sortit de là un double courant de libéralisme. Le premier, fortifié par des influences étrangères et surtout françaises, mena bientôt la pensée écossaise jusqu'aux investigations d'Adam Smith et au scepticisme de Hume. C'était de beaucoup le plus fort et ce fut aussi le moins actif. Buckle a expliqué d'une façon magistrale comment cette marche de la culture intellectuelle se fit sans affecter la nation, se développant à part et au-dessus d'elle, comment il y eut une littérature sceptique qui ne produisit pas de scepticisme et une philosophie qui ne toucha pas à la superstition[199]. Ce courant n'avait pas pénétré dans les profondeurs sociales où vivait Burns. Celui-ci n'en put sentir l'influence que plus tard, lorsqu'il séjourna à Édimbourg.
En même temps, un second courant plus faible mais plus efficace s'était établi. Glasgow, où avait enseigné Simson, où enseignait Hutcheson, était justement, nous l'avons vu, l'Université où un grand nombre des ministres presbytériens de l'Écosse et la plupart de ceux de l'Irlande recevaient leur éducation. Hutcheson y avait comme collègue un professeur de théologie, le Dr Leechman, qui, sans avoir sa vigueur de pensée, partageait sa largeur de vues[200]. Par l'influence de ces deux hommes, une nouvelle génération de ministres pénétra dans le peuple. «C'est grâce à Hutcheson et à lui, dit le Dr Carlyle qui avait lui-même été leur élève, qu'une nouvelle école se forma dans les provinces ouest de l'Écosse où, jusqu'à cette époque, le clergé était étroit et intolérant, avec un esprit qui ne s'était jamais aventuré au-delà des limites d'une stricte orthodoxie. Car bien qu'aucun de ces professeurs n'enseignât aucune hérésie, cependant ils ouvrirent et élargirent les esprits des étudiants, ce qui leur donna bientôt un tour de libre recherche, dont le résultat fut la franchise et le libéralisme des sentiments. L'expérience prouva que cette liberté de pensée n'était pas aussi dangereuse qu'on pouvait d'abord l'appréhender, car bien que la téméraire jeunesse fît des excursions dans les régions illimitées de la perplexité métaphysique, cependant tous les judicieux revenaient bientôt à la sphère plus basse des vérités établies depuis longtemps, qu'ils trouvèrent, non seulement utiles au bon ordre de la société, mais nécessaires pour fixer leurs esprits dans quelque degré de stabilité[201].»
Ces nouvelles recrues du clergé, en augmentant d'année en année, ne tardèrent pas à former un parti plus jeune, plus éclairé, plus libéral, qui apportait plus de largeur dans la doctrine et plus de douceur dans la pratique. Selon le conseil de Hutcheson, ils mettaient dans leurs sermons moins de discussion et de définitions théologiques, et plus de conseils moraux et pratiques. L'ancien clergé étroit, intolérant, et souvent ignorant, les regardait avec défiance, gardant jalousement son ancienne rigidité et sa prédication purement doctrinale. Peu à peu, il se forma dans l'église deux partis opposés et bientôt ennemis: les jeunes et les vieux, les modérés et les extrêmes. On désigna l'ancien parti sous le nom de Old Light «l'Ancienne Lumière» et le nouveau sous celui de New Light, «la Nouvelle Lumière». Bientôt, dans les paroisses, dans les presbytères et jusqu'à l'Assemblée Générale, les deux partis furent aux prises, avec ce qu'un membre du clergé d'alors appelle lui-même une acrimonie théologique.
Cette hostilité, qui existait un peu partout, était particulièrement vive dans le district où résidait Burns, parce que les provinces de l'ouest avaient toujours été la citadelle du presbytérianisme le plus rigide, et qu'en même temps, elles fournissaient la plupart des étudiants de l'Université de Glasgow, à cause du voisinage[202]. Il en résulta que les deux extrêmes furent en présence et que la lutte était là d'une animosité plus violente qu'ailleurs. Il était difficile qu'elle n'outrepassât point les limites. Autour de la Nouvelle Lumière, se rangeaient des hommes jeunes et ardents, et ils avaient devant eux des adversaires qui devaient les amener aux extrémités de la raillerie, tant ils étaient ridicules, et, par certains côtés, odieux. Lockhart a tracé de ce clergé retardataire un tableau qu'il convient de reproduire, tant on craindrait d'être accusé d'exagération si on lui en substituait un qui n'eût pas l'autorité de sa parfaite connaissance des choses écossaises, et la garantie de son impartialité. «Les antagonistes marquants de ces hommes (les jeunes) et les champions choisis de la Old Light, en Ayrshire—cela est maintenant admis par tout le monde—présentaient, en bien des points de leur conduite ou de leurs maximes, une cible aussi large que celles qui ont jamais tenté les traits d'un satirique. Ces hommes se vantaient d'être les descendants et les représentants légitimes et non dégénérés des Puritains qui, après avoir été les principaux auteurs de la ruine de la papauté en Écosse, avaient régenté pendant quelque temps et auraient volontiers continué à régenter la royauté et le peuple, sous une domination plus tyrannique que le clergé catholique lui-même n'avait jamais été capable d'en exercer dans cette nation courageuse. Ayant toujours à la bouche les horreurs du système papal, ces hommes étaient réellement, dans leurs cœurs, des moines aussi fanatiques et des inquisiteurs presque aussi implacables que ceux qui jamais portèrent corde et capuchon. Austères et désagréables d'aspect, bourrus et répugnants de langage et de manières, c'étaient de véritables Pharisiens en ce qui concernait les petites pratiques de la loi, et beaucoup d'entre eux, au moins pour l'apparence, débordaient d'orgueil pharisaïque et de fiel monastique. Que d'admirables qualités fussent cachées sous cet extérieur grossier, se mélangeant aux plus mauvaises de ces sombres passions et les tenant en échec, c'est ce dont aucun homme sincère ne se permettra de douter; que Burns ait fortement chargé ses portraits, noircissant les ombres déjà assez profondes par elles-mêmes et omettant tout à fait des traits de caractère plus brillants et peut-être plus tendres qui restituaient les originaux aux sympathies des hommes les plus dignes et les meilleurs, c'est ce qui semble également évident[203].»