Pensez, quand votre pouls maté
Donne de temps en temps une secousse,
Quelles fureurs doivent convulser les veines
De celui dont le pouls sans répit galope!
Avec bon vent et la marée en poupe,
Vous filez tout droit au large;
Mais faire voile contre l'un et l'autre,
Cela fait étrangement louvoyer.
Voyez la Sociabilité et la Jovialité s'asseoir,
Joyeuses et sans défiance,
Jusqu'à ce que, défigurées, elles deviennent
La Débauche et l'Ivrognerie:
Oh! si elles pouvaient s'arrêter à calculer
Les éternelles conséquences,
Ou bien, pour parler d'un enfer que vous craignez plus,
La maudite, maudite dépense.
Vous, hautes, fières, vertueuses dames,
Ficelées droites dans vos corsets pieux,
Avant d'injurier la pauvre Fragilité,
Supposez les cas renversés:
Un gars chèrement aimé, une occasion câline,
Une inclination traîtresse;
Mais, laissez-moi le murmurer à votre oreille,
Peut-être que vous n'êtes pas une tentation.
Et la pièce, dépouillant brusquement son air ironique, se termine, comme il arrive souvent à la fin des morceaux de Burns, par deux strophes d'une gravité éloquente, pleines de la substance de bien des sermons.
Examinez donc avec bonté, votre frère, l'homme,
Avec plus de bonté encore, votre sœur, la femme;
Encore qu'ils puissent aller un peu de travers,
S'égarer en chemin est chose humaine;
Un point reste toujours grandement obscur,
Le motif pour quoi ils agissent ainsi;
Et il est tout aussi difficile de marquer
Jusqu'à quel degré peut-être ils se repentent.
Celui qui a créé le cœur, c'est celui-là seul
Qui avec certitude peut nous juger;
Il en connaît chaque corde—et son ton divers,
Chaque ressort—et sa portée diverse;
Devant la balance, restons donc muets,
Nous ne pouvons pas l'ajuster:
Ce qui a été commis nous pouvons en partie l'estimer,
Nous ignorons ce qui a été surmonté[229].
Ceci était plus qu'une correction d'elder. C'était une protestation très claire et délibérément jetée contre cette sévérité pharisaïque qui ne connaissait ni atténuation, ni rachat des fautes, contre cette morale toute de réprobation et d'exorcisme, sans nuances ni limites, qui condamnait d'un coup, en bloc et à toujours. C'était, vers la fin, mieux encore. C'était une voix d'indulgence et de pardon. Il y avait bien longtemps que cette voix-là n'avait été entendue, au milieu de ces paroles d'airain et de fer. Sans doute, on discerne dans cette pièce, sous couleur de plaidoyer général, une défense pour soi-même; et l'auteur avait besoin de la mansuétude de jugement qu'il réclamait pour tous. Mais qu'est-ce que la lutte contre les préjugés et les abus sinon un front de poussées sur les points où il nous blessent; seraient-ils jamais détruits s'ils n'étaient combattus par ceux-là qu'ils font souffrir? Il n'en existait pas moins que l'attaque était complète et ouverte, et qu'elle portait sur les endroits vitaux de la doctrine. Sans le savoir, Burns continuait, dans cette région, le travail entrepris par Hutcheson, et collaborait à une même émancipation. Et, en ce qui regarde Burns particulièrement, il n'en était pas moins vrai que, par la logique et les meilleures aspirations de son esprit, il était sorti graduellement des altercations et des ripostes personnelles pour faire du débat la défense d'une idée généreuse.
Il y avait—nous ne devons pas l'oublier—un certain courage à protester ainsi et cette attitude n'allait pas sans lui attirer quelques chagrins et des ennuis. Chez lui, il trouvait les remontrances et les prières de sa mère, de son frère, ou ces silences qui blâment[230]. Dehors, il rencontrait la froideur, l'aversion de beaucoup. Si sa franchise et sa crânerie lui avaient attiré, même dans les rangs du clergé libéral, des amitiés qui compensaient le scandale des pharisiens, il n'en devait pas moins souffrir dans ses relations, et il pouvait en souffrir dans ses intérêts. Nous verrons que cette hostilité ne fut pas étrangère à une des grandes douleurs de sa vie. Il était de plus exposé, si un hasard avait mal tourné les choses, à être poursuivi et frappé de l'excommunication qui, dans ce pays, mettait un homme aussi sûrement hors de la société qu'au moyen-âge. Il n'était pas d'ailleurs sans s'en rendre compte. Après la fougue et la fièvre de la bataille, il lui venait des appréhensions. Il écrivait à un révérend de ses amis, un modéré de la Nouvelle Lumière:
Ma petite Muse, fatiguée de mainte chanson
Sur les robes et les rabats et les graves bonnets noirs,
Est devenue tout alarmée, maintenant qu'elle l'a fait,
De peur qu'ils ne la blâment,
Et qu'ils ne lancent leur saint tonnerre sur elle,
Et qu'ils ne l'anathématisent.
J'avoue que ce fut téméraire et assez imprudent,
Pour moi, pauvre poétaillon rustique,
De me mêler d'une bande si puissante
Qui, s'ils me connaissent,
Peuvent aisément, d'un simple petit mot,
Lâcher l'enfer sur moi.