Jusqu'au moment où il entra à la ferme de Mossgiel, Burns avait, somme toute, peu produit et rien de très important. Une vingtaine de chansons sur les fillettes dont il avait été amoureux, quelques paraphrases de psaumes, la ballade de Jean Grain d'Orge, quelques fragments inachevés, la Mort et les dernières paroles de la pauvre Mailie, composaient son bagage. Le tout tient en quelques pages et, sauf quelques-unes des chansons, n'est pas essentiel à sa gloire. Si l'on répand cela sur une dizaine d'années, on a un bien petit tas pour chacune. C'étaient, en outre, des pièces tout accidentelles, faites sur une occasion personnelle et qui avaient assurément demandé moins de travail à Burns que certaines de ses lettres. L'ensemble n'indique pas la volonté de produire, et aucune de ces pièces n'est en soi un effort bien sérieux. Mais les choses ne tardèrent pas à changer, peu après l'installation à Mossgiel. Son œuvre littéraire partit comme un flot, abondante, pressée, copieuse, rapide et d'une perfection achevée.

Elle préluda tout à fait à la fin de 1784, vers le mois de novembre, avec l'Épître à Rankine, la Bienvenue du Poète à son Enfant illégitime et la pièce satirique des Deux Pasteurs, pour commencer vraiment en janvier 1785. Pendant l'année 1785 et les premiers mois de 1786, vinrent, en une succession rapide, presque toutes les pièces qui constituent sa gloire, le fameux volume de Kilmarnock en entier. De janvier à la fin de mars, parurent l'Épître à Davie, la Prière du Saint Homme Willie, la Mort et le Docteur Hornbook; le 1er avril, la première Épître à Lapraik; le 21 avril, la seconde; en mai l'Épître à William Simson le maître d'école, avec ses jolis passages sur la poésie écossaise; en août l'Épître à John Goldie; en septembre la troisième Épître à Lapraik et l'Épître au Révérend Mac Math; en octobre la seconde Épître à Davie. C'est la période de ces charmants poèmes, familiers, alertes, gais, souvent pleins de détails biographiques, qui imitent et dépassent les modèles qu'en avait donnés Allan Ramsay. À partir de ce moment la production se presse encore; en même temps elle s'anoblit et s'élargit. Chaque semaine, presque chaque jour, en ces quelques mois fructueux, donne une pièce. Les chefs-d'œuvre se succèdent; on peut dire que Burns serait immortel rien qu'avec ce qu'il a écrit pendant les deux mois de novembre et de décembre 1785. Cette série s'ouvre par la fameuse pièce de la Veillée de la Toussaint; l'admirable et tendre pièce à la Souris est aussi de novembre; puis viennent l'une sur l'autre, l'Adresse au Diable, le Breuvage Écossais et surtout ces deux morceaux de premier ordre le Samedi soir du Villageois et la plus étonnante, à nos yeux, de toutes ses créations, sa cantate des Joyeux Mendiants. Telle était sa fécondité à ce moment qu'il laissait ses œuvres sans en prendre souci et que cette cantate fut oubliée, presque perdue et ne parut qu'après sa mort. Le jour de l'an de 1786 c'est le Salut matinal de bonne année du vieux fermier à sa vieille jument Maggie, une poésie pleine du sentiment des bêtes. Pendant les premiers mois de l'année, ce sont, coup sur coup, les Deux Chiens, le Cri et la Sincère Prière de l'Auteur aux Représentants Écossais à la Chambre des Communes, à propos d'un acte sur les distilleries écossaises, l'Ordination, la jolie Épître à James Smith, avec sa vaillante philosophie et sa crânerie, cette admirable et noble pièce de la Vision qui est comme le couronnement et la consécration de toute cette fécondité, l'Adresse aux très Vertueux, la Sainte Foire, peut-être sa plus forte peinture de mœurs; la célèbre ode à la Pâquerette est du mois d'avril. Puis s'entassent immédiatement une suite de pièces mélancoliques et désespérées qui correspondent à des angoisses de cœur: à la Ruine, Lamentation occasionnée par l'issue infortunée de l'Amour d'un Ami, le Désespoir. Arrivent alors la sage et virile Épître à un Jeune Ami, qu'on comparerait presque pour la sagesse pratique aux conseils de Polonius à son fils; enfin l'Adresse à Belzebud, le Songe, la Dédicace à Gavin Hamilton, l'Épitaphe d'un Barde. Avant le mois de mai 1786, tout un volume était écrit, dont il n'existait, pour ainsi dire, rien en janvier 1785. Cette production était entassée en quinze mois. Si on place, dans les interstices de ces pièces capitales, des chansons, des épitaphes, des épigrammes, des billets poétiques, d'autres morceaux divers de moindre importance; si on considère qu'il y a, dans ce flot, des satires, des élégies, des tableaux de mœurs, des pièces d'une moralité et d'une noblesse incomparables, des cris de douleur, des épîtres familières, de tout enfin, on comprendra l'étonnement que cause à ceux qui l'étudient de près cette merveilleuse explosion de poésie. Les printemps tardifs, où les sèves longtemps contenues éclatent soudain de toutes parts et à toutes les branches, ont seuls de pareilles frondaisons.

On comprend que, pour fournir en un temps si court une pareille abondance de vers, il fallait qu'il fût continuellement en état de poésie. C'était en effet sa façon d'être habituelle; il la portait dans tous les moments et dans toutes les occupations de toutes ses journées.

Ô chère, chère rime! c'est toujours un trésor,
Mon principal, presque mon unique plaisir;
À la maison, aux champs, au travail, au repos,
La muse, pauvre fillette,
Bien que sa mesure soit rude,
Est rarement à ne rien faire[232].

Sa tête était toujours en animation et en travail de poésie, tantôt avec volonté, tantôt, comme disent les théologiens, par une activité indélibérée. L'inspiration fermentait et fumait en lui sans trêve.

Juste à l'instant je suis pris d'un accès de rime,
Ma caboche en levure travaille fortement,
Ma fantaisie fermente et monte haut
D'une poussée rapide;
Avez-vous un moment de loisir
Pour écouter ce qui va venir?[233]

Souvent il travaillait à plusieurs pièces à la fois. Presque toujours la composition était instantanée, elle sortait des faits eux-mêmes; c'était une impression, une émotion brusquement saisies en vers. Elles n'avaient pas le temps de se refroidir; elles étaient prises, martelées sous la rime, façonnées en strophes pendant qu'elles étaient chaudes. Il se prend, un soir, de pique avec le maître d'école de Tarbolton, personnage inoffensif et ridicule qui affectait le médecin. Le soir même, en s'en retournant, il compose sur la route la Mort et le Docteur Hornbook qu'il récite le lendemain à son frère[234]. Un autre soir, à Mauchline, il entre avec deux amis dans le cabaret de Poosie Nansie, où était réunie à boire et à chanter une troupe de gueux vagabonds, et quelques jours après il dit à un de ses amis la pièce des Joyeux mendiants[235]. La plupart de ses épîtres sont de véritables lettres écrites au courant de la plume, composées dans le temps qu'il fallait pour les griffonner.

Et quelle chose plus faite pour faire naître de l'admiration et de la sympathie que de le voir composer? C'est pendant son travail, au milieu des corvées d'une ferme, en face des soucis qui commençaient à assaillir les deux frères comme ils avaient assailli le père, qu'il poursuit ses strophes. Il ne distrait pas une heure de son métier. Tantôt, c'est le soir, après avoir semé toute la journée et donné aux chevaux leur avoine pour la nuit qu'il se met à écrire, le corps brisé. Sa pauvre muse, c'est-à-dire sa tête, lasse aussi, résiste, réclame un peu de sommeil. Il faut qu'elle obéisse.

Tandis que les vaches fraîchement vêlées beuglent au piquet,
Et que les chevaux fument à la charrue ou à la herse,
Sur le bord du crépuscule, je prends cette heure-ci,
Pour reconnaître que je suis débiteur
Du vieux Lapraik, au cœur honnête,
Pour sa bonne lettre.

Excédée, endolorie, les jambes lasses
D'avoir jeté du blé par dessus les sillons,
Ou distribué aux bidets
Leur picotin de dix heures,
Ma pauvre muse plaide tristement et demande
Que je n'écrive pas.