La commère regarda dans sa main,
Elle dit: «Qui vivra, verra la preuve
Que ce gros garçon ne sera pas un sot,
Je crois que nous l'appellerons Robin.
Il aura des malheurs, grands et petits,
Mais toujours un cœur au dessus d'eux,
Il nous fera honneur à nous tous,
Nous serons fiers de Robin.
Mais aussi sûr que trois fois trois font neuf,
Je vois par toutes les marques et toutes les lignes
Que le vaurien aimera chèrement notre sexe,
Aussi sois notre chéri, Robin[7].»
Ce n'était pas assez: neuf ou dix jours après, un des ouragans qui sortent de l'Atlantique et se ruent sur cette côte écossaise, sans être ralentis ou affaiblis encore par aucun obstacle, renversa le pignon de la maison. Pauvre pignon, il est vrai, bâti d'argile, et sans doute par des mains malhabiles! Pour y établir sa cheminée, William Burnes avait mis dans le mur deux jambages et un linteau de pierre; mais lorsque l'argile s'était tassée, cette partie solide n'avait pas cédé et avait fait bomber la paroi en dehors. Avec sa méchanceté à découvrir le moindre point faible des abris humains, le vent avait profité de ce défaut pour pousser le pignon du côté où il penchait. Le mur s'était effondré. Pendant la nuit, à travers la tourmente, il fallut transporter la mère et le nouveau-né chez un voisin, où ils attendirent que William Burnes eût réparé les dégâts et refermé la maisonnette[8]. «Rien d'étonnant, disait plus tard Robert, que lorsqu'on est entré dans ce monde par une telle tempête, on soit la victime de passions tempétueuses[9]».
Moins d'un an après Robert, naquit son frère Gilbert qui devait être son compagnon, son confident et plus tard presque son meilleur biographe. Puis vinrent en 1762 et en 1764 deux sœurs, Agnes et Arabella, en sorte que le petit cottage fut bientôt trop peuplé. Plus tard la famille devait s'augmenter encore d'un troisième fils, William, né en 1767; d'un quatrième, John, né en 1769 et qui mourut jeune, et de la dernière fille, Isabella, née en 1771, douze ans après son frère aîné et qui mourut en 1858, amenant ainsi jusque dans notre génération un front sur lequel avaient joué les doigts de Robert Burns.
C'est dans les quelques milles compris entre la petite rivière de l'Ayr et le petit cours d'eau du Doon que s'écoulèrent les premières années de Robert Burns.
La route, qui passe maintenant devant le cottage, passait alors derrière, au bout du jardin, plus près de la mer, pittoresque et animée comme les routes d'alors par une population errante, très nombreuse en Écosse. C'étaient les colporteurs, avec leur paquet sur l'épaule et leur aune en main; des marchands de littérature populaire avec leurs livres à un penny et leurs ballades à un demi-penny; les chaudronniers avec leur provision de cornes et leur moule à faire les cuillers courtes qu'on nomme cutties; des bandes de gipsies; et parfois un sergent de recrutement ou un mendiant du roi avec sa robe de drap bleu et sa plaque d'étain. C'est là, sans doute, dans les interminables contemplations enfantines, que Burns prit le sentiment des grand'routes qui revient souvent chez lui et qu'il s'éprit de sympathie pour le peuple poudreux et déloqueté des vagabonds et des gueux. Les endroits qu'il habita en quittant le cottage de la route d'Ayr n'étaient pas aussi faits pour lui donner cette impression, qu'il dut surtout emporter d'ici. De devant le cottage, on voit, du côté du nord, les pignons débandés des dernières maisons d'Ayr, entre lesquels apparaissait jadis le Vieux Pont avec ses contreforts massifs; au dessus des toits se dresse la Tour de Wallace. Du côté sud, on voit la bordure d'arbres sous lesquels coule le Doon et le pont du Doon, avec son arche unique. En face, s'étagent des collines à pentes douces, couvertes de champs et parsemées de bouquets de bois. Elles n'avaient pas sans doute l'aspect de riche culture qu'elles ont aujourd'hui; mais elles présentaient déjà un paysage ramassé, de proportions moyennes, formant un ensemble et portant, de quelque côté qu'on se tournât, la marque de l'homme.
C'est là que, dans sa première enfance, Burns courut et gambada librement, pieds nus, tête nue, comme un vrai gamin écossais, et vécut de la vie des petits paysans. Il devait parfois vagabonder jusqu'à Ayr, qui lui paraissait sûrement une grande ville. Mais le plus souvent il a dû aller courir dans l'eau, sur les cailloux aux bords du Doon qui avait pour lui l'attrait qu'ont les ruisseaux pour les enfants. C'était, c'est encore—car, comme dit le rivulet de Tennyson, les ruisseaux passent moins vite que les hommes—une bonne rivière pour y jouer, peu profonde, assez rapide, un de ces cours d'eau dont les bonds semblent prendre part à la gaîté des petits garçons qui jouent avec eux. Surtout il est semé de gros galets et de rochers au milieu desquels il est si amusant de sauter de l'un à l'autre, en se mouillant un peu. Il y avait aussi cette bordure touffue de coudriers et de noisetiers, sous lesquels court et écume le flot, et qui étaient pleins d'oiseaux en avril et de noisettes en septembre. Plus d'une fois le gamin ardent au jeu dut s'y attarder, et revenir bien vite lorsque, le soir tombant, il fallait, pour rentrer à la maison, repasser devant la vieille église ruinée d'Alloway qu'on disait hantée. Ce coin de pays, qui a servi de trame à ses premiers souvenirs, se retrouve tout entier dans ses poèmes, depuis l'antique pont d'Ayr et l'auberge de la Grand'Rue jusqu'à la vieille église mystérieuse et au pont du Doon, sur lequel la sorcière en chemise devait brandir désespérément, dans les éclairs et l'orage, la queue de la jument de Tam de Shanter.
D'autre part, c'est peut-être le voisinage de la ville d'Ayr qui éveilla en Burns les sentiments de patriotisme rétrospectif par lesquels il est cher aux cœurs écossais. Ayr est une ville à souvenirs historiques. C'est là que William Wallace, le héros et le martyr de l'indépendance écossaise, à ce que raconte la légende, brûla 5.000 Anglais dans les magasins à grains qu'on appelait les granges d'Ayr. Le nom de William Wallace était resté vivant dans la contrée et sa vie était un des livres de lecture populaire. Un des premiers livres que Burns ait lus était une vie de Wallace que lui avait prêtée un forgeron, et lui-même raconte l'effet qu'il en ressentit. «La vie de Wallace versa dans mes veines un enthousiasme écossais qui y bouillonnera jusqu'à ce que les écluses de la vie se ferment dans le repos éternel.[10]» Ajoutez que c'est dans le district voisin du Carrick que Robert Bruce, le continuateur de Wallace, le vainqueur de Bannockburn se révolta et a d'abord «brandi sa lance[11]». C'est peut-être à ces premières impressions que les Écossais doivent l'Ode de Bruce à ses soldats.
Son enfance de poète eût été incomplète si elle n'avait eu sa part de contes merveilleux. Il y avait, dans la pauvre chaumière, une vieille femme que William Burnes avait recueillie par charité, et qui sous ses rides possédait une mémoire, une imagination de conteur; un trésor d'histoires fantastiques sortait d'elle comme ces beaux livres qu'on trouve dans un meuble vermoulu et poussiéreux. Elle n'était jamais lasse de raconter, et Burns lui a rendu justice. «J'ai dû beaucoup à une vieille femme qui restait dans la famille, remarquable par son ignorance, sa crédulité et sa superstition. Elle possédait, je suppose, la plus vaste collection dans le domaine des histoires et des chansons concernant diables, esprits, fées, lutins, sorcières, sorciers, feux-follets, lueurs d'elfes, lumières de trépassés, revenants, apparitions, charmes, géants, tours enchantées, dragons et autres fantasmagories. Cela cultiva en moi les germes cachés de poésie, mais eut un si puissant effet sur mon imagination que, même aujourd'hui, dans mes promenades nocturnes, je fais parfois attention dans les endroits qui ont mauvaise mine; et bien que personne ne puisse être plus sceptique que moi en pareille matière, cependant il faut que je fasse un effort de philosophie pour secouer ces vaines terreurs[12].» C'est probablement à ces contes de vieille femme que sont dues les pièces fantastiques de Burns: la Mort et le Docteur Hornbook, l'Adresse au Diable, toute la diablerie de Tam de Shanter, et surtout ce frisson d'épouvante qui y court.